dimanche 21 février 2010

À l'angle des rues parallèles de Gary Victor, un ou-topos identifiable, un no man’s land pour un jeu sans règle...

Un ou-topos identifiable, un no man’s land pour un jeu sans règle
Un peu d’histoire haïtienne pour rafraîchir quelques mémoires défaillantes : c’est le16 déc 1990 qu’a eu lieu l’élection de Jean-Bertrand Aristide (ex-père salésien), la « Voix des sans voix », avec 67% des suffrages, qui est aussitôt devenu « Titid ». Cela ne fait pas plaisir à tout le monde et les tentatives de coup d’état vont fermenter à gros bouillons. Une va réussir dès le 30 septembre 1991. Aristide est arrêté puis il s’enfuit au Venezuela. Le putsch militaire nomme une junte dirigée par Raoul Cédras, Philippe Biamby et Michel François. L’armée fait régner la terreur. Jusque fin 1992, la répression contre les partisans d’Aristide se traduit par plusieurs milliers de morts et un exode massif de plus de cent mille personnes. En 1994, le 10 octobre, les USA interviennent pour faire partir le trio de la junte contre remise de quelques centaines de milliers de dollars prélevés sur la banque d’Haïti, évidemment. Le retour d’Aristide se fait aussitôt, le 17 octobre. En 1995, c’est René Préval, reconnu à l’époque comme l’homme-lige de Titid, qui est élu dans l’indifférence générale (avec 72% d’abstention). Avril 1997, lors des élections législatives et municipales, le parti Lavalas de Titid, se déchire en plusieurs morceaux qui entrent en lutte armée. L’insécurité augmente, la situation pourrit, Aristide attend son heure pour reprendre les rênes. Arrive enfin 2000, les élections législatives se déroulent en grand désordre, avec des fraudes massives puis Aristide est réélu triomphalement (avec 10 % de participation !), il obtient le score de 91,7 %. L’heure des règlements de comptes vient tout juste de sonner… voici le cadre de ce rendez-vous à l’angle des rues parallèles.

À l’angle des rues parallèles, de Gary Victor, éditions Vents d’ailleurs, 2003

En avant-dire de cette réédition, Gary Victor raconte, sur trois pages seulement, la première réception de son livre paru en Haïti en 2000. Mais, sous couvert d’une fiction, il dresse un bilan sans nuance de l’action politique dans son pays, Haïti, qu’il définit comme « une catastrophe qui végète ». Et c’est la faute de tous, tant de la part des « exclus qui vénèrent leurs chaînes », que de la « bourgeoisie flibustière », que des « voyous travestis en politiciens »…
Un fou et un enfant vont se trouver témoin d’un vaste règlement de comptes. Et tout commence par une histoire de miroirs qui refusent de renvoyer les images. Cocteau aurait apprécié cette parabole, lui qui disait que les miroirs feraient bien de réfléchir avant de renvoyer les images… eh bien, en Haïti, c’est possible. L’histoire commence donc avec ce fou qui s’installe dans un couloir d’avalas, ces boues, ces ordures et pierres charriées violemment qui dégringolent du haut des mornes en emportant tout sur leur passage et dont un certain Aristide aura fait la métaphore de son parti politique. Évidemment, dès qu’il se met à pleuvoir, la cabane du fou est emportée. Mais il recommence, encore et encore, Sisyphe tropical. C’est Éric qui prend le récit en main, il s’implique en disant « je », même si nous, lecteurs férus d’écriture haïtienne, nous méfions de la réalité personnelle de ce pronom vraiment trop fluctuant.
En fait Éric vient juste d’être radié. Il travaillait comme fonctionnaire et, d’un coup, sur les conseils certainement éclairés du FMI, l’Élu a procédé à un drastique dégraissage
« Combien de fonctionnaires avaient été mis à pied dans le cadre d’ajustement structurel ? Dix mille ? Vingt mille ? J’étais sans doute le seul du lot à avoir assez de couilles pour prendre la décision de buter le ministre. » (p.25)
Et c’est bien ce qu’il va faire. D’abord flinguer Mataro, le ministre, après on verra. Nettoyer tout ça. Il a du boulot sur la planche car ce pays n’a pas été nettoyé depuis des lustres, et il faut bien que quelqu’un commence. Éric va traquer Mataro, bientôt l’avoir à sa merci, mais ce poisson s’avère trop petit. Il faut remonter la piste, il s’entraîne au tir sur toute la racaille qui lui fait obstruction et il devient franchement bon. En fait, Éric a bien fait d’épargner Mataro, cela lui permet d’éliminer en premier Ti Nestor, bòkò favori de l’Élu. Et un de chute. Éric est un méticuleux, et Mataro un trouillard qu’il maintient en vie. Toutefois dans les rues, ça ne va pas mieux, non seulement les miroirs sont aveugles mais en plus, voilà que les lettres s’inversent. Et sans les miroirs, on ne peut donc plus déchiffrer les écrits. La situation se complique terriblement… enfin, pas pour tout le monde car dans ce pays, peu de gens, en réalité, savent lire.
Éric est bien obligé, pour s’en sortir, de continuer à flinguer des tas de gens. On peut se dire qu’ils n’avaient qu’à ne pas se trouver là. Et, de toutes façons, nous avons bien compris depuis une centaine de pages, que les innocents ne sont pas foison dans cette histoire de fous (sauf, peut-être, cette fille balancée sur le trottoir par le ministre de l’éducation nationale parce qu’elle lui avait avoué aimer la poésie). Le fou, justement, sauve encore une fois la mise au héros. En l’entraînant sous terre, dans les boyaux d’égouts. En fait, tout continue à s’inverser : on avait déjà vécu pareille situation à la fin de La discorde aux cent voix d’Émile Ollivier, un grand moment. Mais ne nous égarons pas, c’est déjà assez compliqué de suivre Éric dans son périple mortifère. Les ministres serrent les fesses car ils sont peu nombreux à avoir la conscience tranquille, du moins pour ceux qui en ont une. Et particulièrement celui de l’éducation nationale, surtout quand il tombe entre les mains d’Éric. Le périple continue, sans répit, et l’on se retrouve presque sans s’en apercevoir dans le paysage final de La piste des sortilèges, ce qui, somme toute, est fort logique. Car cette piste mène bel et bien à l’angle des rues parallèles. C’est un bon endroit pour mourir, surtout quand on est poète, comme Anastase qui n’arrive à écrire que de belles choses invisibles. Même Dieu n’y peut rien, devenu vulnérable. Deux journalistes sérieux tentent de rendre compte, mais compte de quoi, au cœur de cette tempête d’impossibles qui, pourtant, arrivent, sans cesse, par vagues de boue et d’ordures. L’Élu survit à tout, entraînant son apparence de pays vers cette absence d’avenir.
Éric se bat, seul, à devenir fou lui-même. Sans presque personne sur qui s’appuyer. Sauf, peut-être, un enfant à sa fenêtre et un fou dans un ravin qui astique un miroir de pacotille.
MORBRAZ   
   

jeudi 18 février 2010

La petite robe bleue dans le jardin du père, un beau roman de Yanick Lahens

Dans la Maison du Père  de Yanick Lahens, éditions du Serpent à Plumes,Collection Fiction française (mars 2000)

     Après Tante Résia et les dieux,  nouvelles parues chez L’Harmattan en 1994, puis La Petite Corruption, autre recueil de nouvelles paru cette fois aux éditions Mémoires à Port au Prince en 1999, Yanick Lahens (ce prénom n'est pas forcément masculin en Haïti, et Yanick Lahens est une fort jolie femme...) nous offre ce récit au parfum secret d’autobiographie qui se déguste à courtes lampées. Nous ne cesserons de glisser sur les vagues du temps, partenaire de la danse passionnée d’Alice Bienaimé. Alice est la petite fille modèle d’une famille bourgeoise, elle habite Port-au-Prince, elle adore danser. Un air de ragtime dans un jardin, une femme presque transparente bien habillée, un jeune homme romantique, un homme mûr en complet d’alpaga blanc, et cette petite fille qui danse. Et se fait sévèrement gifler.

« L’homme vêtu de blanc, c’est mon père. La femme à l’écharpe de soie, c’est ma mère, le garçon de vingt-deux ans, mon oncle […] Nous sommes le 22 janvier 1942 et moi, Alice Bienaimé, couchée sur l’herbe dans ma robe bleue, je viens d’entrer dans ma treizième année. »
Cet incident, elle le dit, la bascule dans son avenir. Danse libératrice et souvenir obsessionnel de ce père sont inextricablement mêlés. L’occupation du territoire haïtien par les états-uniens est encore une blessure pour ce père et tous se souviennent de cette grande fête du 21 août 1934. Ce jour- là, Anténor Bienaimé, médecin à Port-au-Prince, avait fait de sa fille « sa reine ». Et sa fille, sa reine, danse, huit ans plus tard, sur une musique jaillie de chez l’Ennemi…

     Le lecteur hésitera longtemps sur la cause réelle de cette gifle. Peut-être se trompe-t-il. Cette jeune fille, par la danse, s’est aussi imprégnée de rythmes vodous, sa gestuelle se fait peut-être provocante… Le seul amer fiable pour cette enfant désorientée demeurera, tout au long du récit, sa vieille bonne, Man Bo, au surnom qui la lie sûrement à un temple proche. Elle est la seule à tout comprendre, car elle est sans doute la seule à vraiment regarder Alice avec les yeux de la tendresse. La mère, perdue de n’avoir jamais été reconnue comme une grande pianiste (que –de toute façon- elle n’est pas) se racornit à l’ombre de ce mari si présent et si fort. L’oncle Héraclès sera un initiateur magicien pour cette petite fille très entourée et très mal comprise. Alice explore la vie d’abord avec son instinct: « Le ventre, c’était déjà ma boussole dans les eaux du monde » (p.20). Cette petite fille si sensible se sent habitée par les dieux de ses ancêtres qu’elle refuse de renier, « ma première chorégraphie est déjà là, pas et gestes réglés par un dieu inconnu ». Et cela, Man Bo l’a bien senti. Elle ne cessera de mettre Alice en garde, lui conseillera même d’épouser un Blanc… Évidemment, Alice n’aimera pas l’école, surtout pas celle des redoutables sœurs Védin. Mais elle y forgera son caractère rebelle. Confronté à la mort dès l’âge de dix ans, elle dansera désormais pour tromper cette peur,
« je livre le seul combat qui vaille la peine d’être livré, je fais la guerre à la mort1. Danser pour aller plus vite qu’elle ».
Elle connaîtra les exactions de la campagne antisuperstitieuse qui détruira une immense partie des temples vodous sur toute l’étendue du territoire haïtien, les « vêpres dominicaines », trois jours de folles tueries d’Haïtiens ordonnées par Trujillo2, mais l’oncle Héraclès sera toujours présent pour lui montrer la vaillance de son pays, lui redonner confiance.
     Un jour, enfin, le père donne à Alice l’autorisation de s’inscrire à un cours de danse. Avec une dame française, Mme Daveau. Le piano, dans ce cours, est tenu par Mme Boural, qui apprécie également les chants traditionnels haïtiens. Elle initie aussi quelques élèves aux danses locales. Alice va alors connaître l’expérience d’une cérémonie vodoue. L’oncle Héraclès est son complice. Ce sera une révélation, une illumination. Un garçon, subjugué, l’a vue danser, il est peintre et rêveur, et très sombre de peau. Alice transgressera aussi cet interdit, en toute lucidité. Edgard lui fera découvrir l’autre côté du miroir : le monde des pauvres, des pauvres absolus. Mais c’est Edgard aussi, malgré tout son amour, qui poussera Alice à partir, à quitter cette île à la fois magique et terrifiante. Alice a vingt ans : elle part à New-York. Elle vient l’annoncer à son père : elle désire de toutes ses forces, mais elle n’ose pas, lui rappeler la gifle, lui dire qu’elle fait l’amour avec un pauvre, noir de surcroît, lui crier sa haine de cette « dame à l’ombrelle », probable maîtresse… Dans les rues vont régner, et pour longtemps, les macoutes de Duvalier. La famille Bienaimé se disloque, ne conserve bientôt plus qu’une façade. Héraclès, le héros excessif, fuira jusqu’en Finlande, le pays négatif d’Haïti… Un jour, beaucoup plus tard, Alice rentrera chez elle. Solitude double. Elle ramène une petite fille qui portera peut-être un soir, dans le jardin, une robe bleue. Pour danser.
     C’est un récit d’une grande délicatesse, à l’écriture souple et précise, un croisement brillant prolepses-analepses qui scande très habilement toute cette histoire, une évocation sereine d’un demi-siècle d’histoire haïtienne, un regard tendre mais assuré sur une époque, sur un rythme balancé d’une belle prouesse d’équilibre. Le lecteur croise Guillèn et Breton, Wifredo Lam et Carpentier, Sartre et Césaire… comme un regret, un temps où Haïti attirait les plus grands !
« …Et qu’est-ce que tu reproches au pays aujourd’hui ? Cite-moi une seule période de l’histoire qui ait été heureuse ? »
Il marque une pause, fixe oncle Héraclès les yeux grands ouverts et ajoute :
« Aucune ! Et au cas où tu ne saurais pas, il n’y en aura pas ! » (p.110)

     Même si la liberté n’est qu’une illusion, la danse en est une magnifique image. Alice, qui a dansé pour fuir la peur, dansera aussi en souvenir du voleur fier, debout seul contre la foule qui le frappe.
« Sur toutes les scènes du monde, je danserai pour lui, le défendant contre la foule quelle qu’elle soit, quels que soient ses uniformes ou ses drapeaux. » (p.77)

     Danse, confidence, indépendance, Alice est libre de ses mouvements, délicate image des rêves de femmes en pays troublé. Au lecteur, il reste cette tache bleue, comme un bleu à l’âme, cette robe de petite fille qui commence à exister.
MORBRAZ

                                                
Exotique écho à l’ultime cri de Fritz Zorn dans la page finale de Mars !
2  Lire sur ce sujet le remarquable roman de René Philoctète, Le peuple des terres mêlées. 

Un oubli pas si banal de Gary Victor

Banal oubli de Gary Victor, paru chez Vents d’ailleurs (septembre 2008)

     Voilà bien un titre en forme d’antiphrase. En effet, rien n’est moins « banal » que cet « oubli ». Pierre Jean, écrivain de son état mais quelque peu en panne d’inspiration, se remonte le moral à coups de gins tonics dans son bistrot préféré. Il est un peu secoué car sa maîtresse vient de le plaquer et il abuse de l’alcool. Il faut révéler discrètement qu’il possède une étrange particularité : c’est un type stigmatisé. Et au sens propre du mot. Il porte des cicatrices en pleines paumes. Une sorte de saint… mais le voilà qui sort du bar excédé par la sinistre musique du pianiste albinos. Il part vite mais arrête brusquement sa voiture sous un arbre centenaire qu’il affectionne, pris d’un terrible doute. Il sent qu’il a oublié quelque chose au bar… et quelque chose de très important. L’évidence lui saute enfin à la conscience : Pierre Jean s’est oublié là-bas. Il retourne comme un fou jusqu’au bar, demande à James, le patron, ce qu’il en est : c’est trop tard. Une femme est partie avec l’autre Pierre Jean. Voilà l’histoire lancée. Pierre Jean va se chercher partout. Il bénéficiera de l’aide méticuleuse alcoolisée de l’inspecteur Azémar Dieuswalwé que l’on a connu dans sa précédente enquête lorsqu’il cherchait le son volé des cloches de La Brésilienne1. Un adjuvant de poids. Mais ils ne seront pas trop de deux dans cette quête affolante.
     Attention, tout se complique car Gary Victor, écrivain devenu personnage par la force des choses, est aussi sur les rangs. Il est à son tour contraint de rentrer dans sa propre fiction. Pas question de laisser filer dans la nature un imposteur sûrement schizophrène, ce Pierre Jean -qui refuse le diktat de son créateur- et qui se balade à la recherche de son prétendu manuscrit Nuit muette sur la croix de l’arc-en-ciel. Ce fou mégalomane est convaincu de faire tomber le Nobel dans l’escarcelle d’Haïti avec ce monument de littérature ! Mais il y a un problème de poids : Gary Victor lui-même sait parfaitement que ce personnage qu’il a créé de toutes pièces est en train de lui jouer une belle entourloupe. Pierre Jean est tout bonnement en train de s’approprier l’œuvre en gestation. Le personnage s’est évadé du roman et se met à vivre dans la vraie vie les aventures qu’il s’invente du coup tout seul. Plus du tout maîtrisable… Et rien ne va plus lorsqu’un dernier comparse débarque sans crier gare, Peter Choisson qui poussera même le luxe jusqu’à signer de son propre nom une lettre revendicative à l’éditrice de Gary Victor, Jutta Hepke, pour la menacer !
     Ce qui devient déroutant pour Gary Victor, c’est que personne ne semble plus le connaître, alors que dans l’aventure tout le monde reconnaît Pierre Jean ! Pendant ce tourbillon stérile, l’inspecteur Dieuswalwé veille en comptant les morts –car il y en a beaucoup !- qui s’entassent tranquillement au gré de la folie d’un tueur en série qui se prend pour un poète, marquant chaque victime d’un lambeau de texte d’apparence ésotérique. On retrouve dans ce roman tonique et embrouillé sur le thème du rapport entre auteur et personnages, le souffle épique des poursuites de La piste des sortilèges2, la puissance des personnages égarés dans un univers à la Jérôme Bosch, le tout enrobé d’un réel-merveilleux toujours bien vigoureux en Haïti, efficacement mis en scène par un Gary Victor en très grande forme. Enfin… à moins que ce ne soit Pierre Jean ramené parmi nous par la grâce de baron
Samedi… ou peut-être, le saurons-nous jamais, ce Peter Choisson bien au chaud dans sa camisole… 

MORBRAZ

1  Les cloches de La Brésilienne, 2006, éditions Vents d’ailleurs. 
2 Paru en 2002 chez Vents d’ailleurs.

Lettre à Jean-Marie Gustave Le Clézio, prix Nobel de littérature (bis repetita)

Écrit dans les « montagnes » du Mercantour 
 
 Cher M. Le Clézio, 
Je vous écris ce mot sans savoir - au départ même - si ce «mot» se transformera en «lettre»… j’ai deux raisons à vous donner.
La première tient au fait que je suis enseignant en Lettres (justement !) et que je tiens à vous remercier pour la magie de vos œuvres. Chaque année, en effet, elles font partie du petit  festin littéraire que je concocte pour mes élèves. Pourquoi Le Clézio ? Contrairement à ce qu’a vomi, à l’époque, un gratte-papier envieux dans un quotidien du soir, parce que les enfants sont sensibles à la simplicité de l’expression écrite, à l’évidence des images propagées, à la qualité humaine des personnages.
Lullaby, avec sa délicate connotation anglaise, révèle magiquement aux adolescents – filles ou garçons – la difficulté, la dureté parfois, de la métamorphose douloureuse entre le grand enfant et le petit adulte. La révélation de la solitude même si c’est une ritournelle dans les chansons qu’ils écoutent ensemble, reliés par le double fil des écouteurs d’i-pod. Quelqu’un, et un écrivain en plus –alors qu’ils
n’aiment pas lire, c’est le prof qui oblige- quelqu’un écrit une histoire aussi belle qu’une chanson partagée. D’un coup le livre fait moins peur. D’un coup, certains vont même acheter des livres pour les déguster, assis contre un mur.

Que dire de Mondo ? Justement, dans la classe, tous ont soudain envie de dire, des mains se lèvent, ils aiment ce petit garçon qui ne peut compter que sur sa petite grande force… Et de Petite Croix qui découvre la lumière bleue ? Et de Gaspar si conscient de « s’être perdu » ? Et de John, de Nantucket qui passera sa vie à se souvenir d’Araceli ? Et même, que dire encore de Charles Melville Scammon qui a si épouvantablement assassiné son rêve ?

Au lycée, j’ai fait étudier ensemble Désert et Gens des nuages. Étude couronnée par un film : Imuhar1 une légende… ce fut un beau cours, j’en ai gardé un souvenir fort. Les élèves aussi. Mais j’avais eu l’occasion de passer de longs mois, dans ma jeunesse, avec des Kell Ajjer, du Tassili à l’Adrar des Iforas, à pied, évidemment, marchant à côté des chameaux. Transportant le sel pioché dans l’Amadror et le portant jusqu’au Hombori et chez les Dogon… ça sert, plus tard, quand on est devenu prof…  Eh oui, n’en déplaise aux médiocres haineux qui viennent planter leurs petits crocs de roquets dans la récompense que vous méritez mille fois, vous, M. Le Clézio, vous amenez les adolescents au plaisir puissant de la lecture, et ils n’abandonneront plus. Ils en liront d’autres, Pennac et sa joyeuse bande, c’est sûr. Mais ils iront aussi rendre visite à Jules Verne, à Jack London, à Hermann Hesse, à Hugo Pratt… Ceux-là sont sauvés : ils réfléchiront par eux-  mêmes, ils seront plus durs à manipuler, ils deviendront rebelles aux systèmes tout préparés.
C’est beaucoup. C’est essentiel.
Merci à vous, M. Le Clézio. 

Maintenant, et c’est la seconde partie de ce « mot », j’en viens au prix Nobel.
Vous ne le savez peut-être pas, mais dans l’ombre la plus totale, dans un pays que je connais bien et que j’aime profondément, un homme se bat. Il se bat avec des mots. Des mots majoritairement en français, mais aussi en créole. Il a bâti, envers et contre tout, une œuvre colossale riche de plus de quarante volumes aujourd’hui. Il est à l’origine d’une vraie mutation dans ma propre vie car j’étais un homme de voyage. Pendant vingt cinq ans, j’ai parcouru la planète, exerçant des métiers différents et un jour, je suis tombé sur Ultravocal. Un livre de Frankétienne, écrivain haïtien. Un livre comme un coup de bambou. Un objet rare et puissant. J’ai repris alors des études à l’université et j’ai fini par un doctorat en Littérature Comparée à la Sorbonne. Et je suis devenu au fil des ans, des livres, des dangers, des heures passées à regarder ensemble les étoiles dans le ciel de Port au Prince, un ami de Frankétienne.
C’est un écrivain d’une très rare puissance. Et il faut une force herculéenne pour résister en Haïti. Il l’a fait. Il a écrit sous Duvalier, sous la junte de Cédras, sous Lavalas de Titid. Il a réussi à ne pas mourir. Et il a écrit, écrit, écrit à s’en déchirer les yeux, à s’ensanglanter les doigts, à hurler. D’autres ont écrit aussi, bien sûr, mais tous ont suffoqué, ou presque. Ils ont fui l’invivable. Ils sont au Canada, ils sont à Miami ou à New York, ils sont en France… trois sont restés sur place, en Haïti : René Philoctète, Jean-Claude Fignolé et Frankétienne. C’est tout. Voici le trio de héros, fondateurs du mouvement spiraliste. La spirale pour s’évader, tous les trois, d’Haïti vers les étoiles. Et revenir pour écrire des poèmes, des romans, des pièces de théâtre. Pour crier qu’ils étaient vivants. Qu’ils bougeaient encore.   Frankétienne espère le Nobel de littérature depuis de longues années déjà. Il a lutté. Il lutte encore mais – je le sens - il peut faiblir. Surtout après cette monstrueuse catastrophe. Avec l’argent du Nobel, il montera des écoles aussi bien au Bel-Air que dans l’Artibonite, il donnera vie à des troupes de théâtre (la seule culture possible pour les illettrés qui grouillent), il révélera des peintres…  Il sait qu’il va y arriver. Il sait. Mais il attend sur le pas de la porte, ses livres-tonnerre empilés entre ses bras. Debout. Comme il a toujours été.

Voilà, M. Le Clézio. Je vous demande juste d’avoir une pensée pour lui, rival malheureux, mais si habitué au malheur.   
Tannemert ou bien trugarez, en nomade de sables comme d’océans… Sur ces mots en suspens, je vous prie de croire en ma très grande admiration et de recevoir mes salutations garanties aussi d’origine bretonne.

MORBRAZ

1 Cela veut bien dire « Être libre » en tamahaq, n’est-ce pas ?

Les cloches de la Brésilienne, une histoire sans son, mais avec tout le reste...

Les cloches de La Brésilienne de Gary Victor, roman paru chez Vents d’ailleurs en 2006.

     
 Si l’inspecteur Dieuswalwe Azémar débarque à La Brésilienne, ce n’est pas de gaieté de cœur. On l’a envoyé là-bas régler un problème improbable : quelqu’un aurait volé le son des cloches. Et ça ne saurait tomber plus mal car la fête patronale est imminente et cette fête sans les cloches sonnant à toute volée, c’est tout simplement impensable. Azémar a été dépêché dans ce trou de campagne pour résoudre l’énigme, il s’y attelle donc. Azémar serait en fait une sorte d’inspecteur Columbo à la tenue encore plus négligée, porteur jour et nuit de lunettes noires car il faut toujours avoir l’air de ce qu’on est réellement, extrêmement porté sur le rhum mais se servant de ce breuvage pour s’éclaircir les idées qu’il a fort embrouillées en période sobre. Gary Victor ne nous avait pas préparé à la réception d’un polar tropical, mais le coup d’essai sonne juste, infiniment mieux, faut-il le dire, que ces cloches désespérément muettes. 

 

      N’allez pas chercher dans ce roman truculent une piste quelconque :
     « Comme tout Haïtien, ce dernier ne faisait aucun cas de la logique la plus élémentaire »… 
laissez-vous mener par cet inspecteur têtu et fouineur qui veut comprendre. Il va se heurter dans sa quête à bien des méchants qui souhaitent le trucider ou, au moins, lui faire assez peur pour qu’il rentre à la ville… là-bas, loin… mais non. Azémar Dieuswalwe s’accroche et pénètre dans le mystère. Lefenec, un prêtre à l’odeur forte et à la bretonnitude affirmée, portant ensemble soutane et Beretta 7,65 avec une même assurance, va l’aider. Enfin… rien n’est moins sûr ! L’affaire prend rapidement un sale tour politique et Azémar se retrouve en plein règlement de compte entre les notables du coin. Il y aura, inévitablement, une Dominicaine dans cette histoire, elle s’appellera Mireya. Depuis la Niña Estrellita de L’espace d’un cillement  d’Alexis, le personnage de la gentille prostituée dominicaine est devenu un standard dans le roman haïtien. Mais un petit réconfort ne se refuse pas, d’autant que la situation se complique du fait des agissements insaisissables d’un certain Al Quaida, un fou, disent les uns… mais dans une histoire de fous, c’est normal qu’il y ait un premier rôle ! 
     « Quand on est dans la déraison, il vaut mieux y aller franchement, sans fausse honte » (p.45) 
et sur ce point au moins, on va pouvoir compter sur Al Quaida !
     Les histoires d’amour –les vraies, celles qui comptent, qui laissent des traces- viendront peu à peu embrouiller l’intrigue, oblitérer jusqu’à l’ombre de la quête ; les psaumes beuglés par les pasteurs états-uniens au rôle plus que louche dans cet endroit paumé iront rebondir contre des hymnes jaillis des hounforts vodous ; des scènes d’amour atteindront la lévitation bien au-dessus d’un mapou pourtant géant ; toute la clef de cette histoire labyrinthique tiendrait-elle dans le chant d’un ortolan ?
     Une petite fille agile s’enfuit une fois de plus vers le haut des mornes avec une calebasse bien serrée entre ses mains. 
     Il est temps pour l’inspecteur d’avaler un long trait de tranpe, un truc à vous arracher la gorge mais un bon carburant pour les méninges. Les petites filles charrient de lourds secrets. Il est temps de jeter les lunettes noires aux orties. 
Et la lumière, soudain, est.

MORBRAZ

mardi 16 février 2010

Les plages de Jean-Claude Charles, version Blues

Jean-Claude Charles est né à Port-au-Prince en 1949, le 20 octobre. Obligé au départ, il s’expatrie d’abord au Mexique, à Guadalajara, pour continuer des études qu’il abandonne finalement. Il se retrouve aux USA puis en France où il finit par jeter une ancre distraite. Il collabore au Monde pour la presse écrite, à Antenne 2 pour la TV, à France Culture pour la radio…
Il a inventé (in Le corps noir, éd. POL, 1980) un joli mot, qui lui colle bien à la peau : l’enracinerrance. Mot-valise oxymore et paradoxal pour ceux qui n’en ont pas, car ils ont souvent été, comme lui, obligés de partir sans rien emporter.
Lui, il avait emmené dans son absence de bagage, son regard affuté, sa langue précise, et surtout son blues qui ne le quittera jamais. Il est mort le 7 mai 2008 à Paris, là où il avait planté ses racines si fines.

De si jolies petites plages de Jean-Claude Charles éditions Stock (1982)

Il s’agit ici d’un récit-reportage écrit par un exilé écorché-vif mais terriblement actif (on peut même dire : activiste), deux ans après le mariage de Baby-Doc avec Miss Bennett. Les premiers boat-people haïtiens sont arrivés en Floride fin 1972… Jean-Claude Charles aura enquêté du 18 mars 1980 au 17 août 1982. Les « dinosaures » de l’entourage de Maman Simone, femme de Duvalier-père, ont repris sévèrement les rênes du pays. On peut parler d’ « ironie du sort » quand on évoque Haïti : lorsque les malheurs s’accumulent à ce point sur un pays, la seule échappatoire envisageable est le rire, même s’il ressemble à s’y méprendre au rire de celui qui a mangé de l’herbe sarde[1]… Le titre même de ce livre n’est-il pas l’ironique paraphrase d’une œuvre légère d’un Jacques Tati estivant : Une si jolie petite plage ?
                        Enquête forte, rebelle, brutale, saccadée, épousant les aspérités ensanglantées d’une réalité qui dure, sur un ton de blues qui fait la marque de cet écrivain, celui qui griffe le papier au rythme de Haitian Fight Song de Charlie Mingus…
« J’aime les lieux de passage : les quais de gare, les ports, les stations de métro, les têtes de taxi, les arrêts d’autobus. Et les aéroports. Miami, me voici. Dès que j’aurai fait la révolution en Haïti, j’envoie mes troupes annexer la Floride. Pourquoi abandonner une merveille pareille aux mains d’ostrogoths incapables d’en faire un carrefour fraternel dans les Caraïbes ? » (p.81)
    C’est un homme en guerre qui écrit, avec une grande clarté et une profonde conscience de l’Histoire de son pays, il constate des faits et en explique les causes. Il y a ceux qui meurent d’avoir tenté la fuite et dont les corps vont pourrir au soleil des plages pour touristes de cette méditerranée tropicale, et ceux qui réussissent leur évasion mais pour se faire enfermer dans des camps de concentration : « camps au sens fort : avec mirador, barbelés, gardes armés. » (p. 27).  Les enfants bénéficient d’un régime spécial, séparés de leurs parents, évidemment pour leur plus grand bien, les parents restent à Krome[2], les enfants sont envoyés à Millbrook :
« - Oh oui ! Il n’y a pas de comparaison. Krome est entouré de barbelés, tandis qu’ici c’est avant tout un programme d’éducation et d’acculturation.
Objectif avoué : préparer l’insertion des enfants dans la communauté américaine. Autre manière de le dire : préparer les futurs agents d’une portoricanisation d’Haïti ? » (p.59-60)
Ainsi,  «la stratégie de l’orthopédie culturelle[3] » a-t-elle ses tactiques…
Il est tout à fait remarquable de constater grâce à l’analyse pertinente de Jean-Claude Charles que les Haïtiens sont «les seuls boat-people du monde à se réfugier dans les bras des responsables directs de leur malheur» ! Les gardes états-uniens les prennent pour des enfants fautifs qu’il faut encadrer et punir au besoin.  Les camps ne se trouvent pas tous aux Etats-Unis, certains Haïtiens échouent aux Bahamas, Fox Hill, la prison centrale de Nassau les attend, les plus chanceux finiront dans le bush, au sud de New-Providence, un bidonville petit frère de la Saline de Port-au-Prince, son nom : Kamakélod. La même misère, mais… ailleurs. Il y a mieux, comprenez pire, pour ceux qui tombent sur Porto Rico : le célèbre Fort-Allen. « Bienvenidos. Centro de Educación y Trabajo ». Un hybride monstrueux entre Fort-Dimanche et le cyclone Allen qui dévasta les Caraïbes en 1980. De la peur à la révolte, retour à la peur et désir de fuite à n’importe quel prix, les Haïtiens n’en finissent pas de fuir, peu importe la destination finale, même l’enfer… Et l’enfer est toujours au rendez-vous. De quoi choper le blues.
« Et si le blues était sans fin ?
La fin de siècle des Caraïbes s’annonce dure. »
… qu’on se rassure :
« La fin de siècle du reste du monde n’est pas mal non plus. »  (p.222)
                       
Et le début du 21ème siècle (en ce 12 janvier 2010 à 16h53,  avec ce tremblement de terre qui frappe Haïti en faisant d’un coup plus de deux cent mille morts)… s’annonce extrêmement dur.

MORBRAZ


[1] Comme le précise si excellemment le Dictionnaire Géographique Portatif  (« traduit de l’anglois ») de Monsieur Vosgien dans l’édition de M. DCC. LXX. Avec approbation & privilège du Roi, à l’article « Sardaigne », page 627 : 
« […] Il y croit l’herbe Sardoine, qui retire les nerfs, les muscles, produit un rire forcé, d’où vient le risus sardonicus… »
[2] Au sud-ouest de Miami, non loin des Everglades.
[3] Voir Surveiller et Punir de Michel Foucault, Gallimard 1975.


dimanche 14 février 2010

Romancero aux étoiles, un florilège de contes haïtiens par Jacques-Stephen Alexis

 Romancero aux Étoiles de J.S. Alexis (Gallimard 1960, puis Gallimard L’Imaginaire n°194, 1988)

   Il ne s’agit pas ici d’un roman mais d’un recueil de contes prenant, pour certains, l’allure de nouvelles. Alexis utilise ce moyen d’expression littéraire plus populaire que le roman proprement dit sans doute pour toucher un hypothétique lectorat auquel insuffler, de manière à la fois ludique, récréative et cryptée, son message révolutionnaire militant, ce qui lui permet de s’exprimer sur le réel à travers l’artifice du merveilleux et de l’onirique véhiculés par le conte. Il faut aller chercher derrière l’allégorique, comme l’avait suggéré Philippe Décius, «ces vérités distillées  dans un pays où la parole est suspecte».
Ce romancero est une suite de neuf histoires rapportées par le neveu d’un prince des composes1. Le dit du Vieux Vent Caraïbe est une broderie sur des thèmes soit anciens soit modernes allant de la fable à la nouvelle.
  •  Le premier conte : «Dit de Bouqui et Malice», appartient au vieux fonds populaire(parallèle à celui de «Leuk-le-Lièvre» que l’on écoute en Afrique de l’ouest), mais transposé sur le plan de la lutte sociale en Haïti. 
  •  2ème conte : «Dit d’Anne aux longs cils». C’est l’évocation d’un petit peuple au sens magique, «pêcheur d’huîtres et de lune», racontant l’histoire de cette «fille d’une anémone de mer et d’une mouette» à charges de descriptions surréalistes (voir les pp. 54-55 par exemple), récit qui finit de s’égrener au fil des mois, de janvier à décembre, dans un temps de rêves et de métamorphoses.
  • 3ème conte : dans la lignée des contes africains, la fable «Tatez’o-Flando» raconte l’histoire éternelle d’une femme maltraitée par son mari. Mais, derrière l’apparence guignolesque de  cette farce, Alexis, une fois encore, ressasse sa vision de l’homme par rapport à une société qu’il lui reste à bâtir.
  • 4ème conte : «Chronique d’un faux amour», de ton plus méditatif, oppose le mysticisme catholique à une tentation de luxure et de lubricité racinée en terre vodoue. L’écriture se  fait romanesque pour introduire le lecteur dans un univers fantastique. C’est l’histoire d’une jeune fille zombifiée le jour de son mariage (coucou Hadriana, l’héroïne de Depestre ! roman qui paraîtra… en 1988). Texte anti-sommeil, anti-torpeur, texte appel à la vigilance. Le rêve de la zombie tente d’emmener son esprit vers l’issue de la lumière à travers l’évocation de ses souvenirs. Enfermement psychique, isolement physique, très belle métaphore sur le devenir politique d’Haïti, jouant sur la distorsion du temps à l’intérieur d’un non-espace (l’échappée du rêve dans une chambre close d’un cloître).
  •  5ème conte : «Dit de la Fleur d’Or», c’est ici un hymne à la reine historique, assassinée par  les Espagnols, symbole de la résistance haïtienne, Anacaona, équivalent identitaire de ce que fut la découverte de la civilisation d’Ifé pour le mouvement de la négritude. Un amer indigène historique à opposer à la dictature européenne conquérante.
  •  6ème conte : «Le sous-lieutenant enchanté» que l’on pourrait sous-titrer «l’aventure haïtienne d’Earl Wheelbarrow, soldat yankee retourné». Ce soldat, issu du sud des États- Unis, dont le nom évoque, bien sûr, la brouette -engin qui n’avance que poussé par l’homme- pénètre en Haïti à la recherche d’un trésor enfoui au fond des montagnes. Assez raciste dans ses premiers contacts :
    «On disait ces nègres d’Haïti inconscients de leur infériorité congénitale, orgueilleux même de leur race et de leur passé légendaire, sensibles à la moindre allusion, cabrés à la plus légère piqûre, violents et tellement familiers...» (p.190) Earl, isolé, va subir une série d’épreuves que l’on peut deviner initiatiques et se rapprochera sensiblement du peuple qui l’entoure jusqu’à se convertir à sa religion. 
    «-Aimes-tu cette terre, et tous les hommes de cette terre? Peux-tu te sacrifier à eux, sacrifier tout? -Je ne connais plus que cette terre et les hommes de cette terre ! affirma le lieutenant.» (p.205)      Et cet homme que tout oppose d’abord à ce monde nouveau, va connaître l’amour et une certaine forme de bonheur en atteignant, en touchant enfin du doigt un palpable idéal humain par un retour à un mythique Âge d’or, le trésor enseveli. Tombé sous le charme d’Haïti, Earl Wheelbarrow, le lieutenant enchanté, tombera logiquement sous les balles de ses compatriotes envahisseurs.
  •  7ème conte : «Romance d’un petit viseur» réinterprète un conte initiatique de l’ouest africain. Improvisation sur un thème qu’Alexis a déjà magistralement mis en scène dans son magnifique roman Les arbres musiciens. Faut-il encore une fois extrapoler et voir dans cette fable haïtianisée une signification de portée politique ?
  • 8ème conte : «Le Roi des Songes», dont le titre nous laisse présager l’univers onirique, nous offre un héros en vol pour New-York, en compagnie d’une «véritable équipe de la tour de Babel». Il vient à s’égarer dans une prairie magique au cœur de laquelle sa vie ne palpite que dans l’onirisme. La vraie vie ne devrait-elle qu’être rêve? La rencontre du narrateur avec le Roi des Songes, «roi démocrate, presque roi républicain...» dont le but est d’inoculer progressivement à l’humanité endormie dont il a la charge, le rêve révolutionnaire. Souverain d’un royaume paradoxal, il révèle l’ultime phase au narrateur :
    «...ma dernière grande idée royale, c’est la guerre... Oui, parfaitement ! la guerre ! Il faut en effet que le Royaume du Rêve périsse pour que triomphe le rêve sur la terre !» (p.245)
  • Et enfin, 9ème conte : «La rouille des ans» que l’on pourrait lire comme «le blues du crapaud roux», est un conte sur le Temps, à la fois lyrique et inéluctable, c’est une allégorie de la lutte entre la tradition et la modernité.
MORBRAZ

1 Le compose est un griot, un conteur itinérant.