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mardi 12 janvier 2010

Les urnes scellées d'Émile Ollivier


Les urnes scellées d’Émile Ollivier (1995) éditions Albin Michel

Cette fois, Ollivier nous offre un roman-enquête dont la première partie, mystérieusement intitulée "Le Cavalier de l’Ange", s’orne d’une épigraphe signée Wittgenstein1 qui énonce clairement : « Et l’indicible sera - indiciblement - contenu dans ce qui aura été dit…». Le lecteur, même le plus vigilant, aura du mal à suivre le cours chaotique de cette recherche du vrai à propos de l’assassinat de Sam Soliman, personnage au-dessus de tout éloge, quoique issu d’une famille de fieffés salauds.
« Trois siècles les avaient vus faire carrière dans le Droit, l’Église et la Politique. […] Les Soliman ont mangé à tous les râteliers, ont excellé dans l’art de s’adapter aux conditions et aux temps, de retourner leur casaque, toujours la même, avec une infinité d’envers. […] Les Soliman ont léché les bottes du Libérateur au moment de l’Indépendance et le lendemain acclamé les assassins de l’Empereur… »
L’énonciation se croise et se chevauche grâce aux (à cause des) nombreux personnages qui prennent la parole sous une unique forme « je » et que le lecteur doit découvrir à chaque fois : Zagréus Gonzague le coiffeur des bourgeois, Zag, un type un peu louche, d’ailleurs affligé de strabisme, captateur de rumeurs, diffuseur de médisances, Zeth la patronne de la pension de famille, tour à tour les sœurs Monsanto, le colonel borgne Jean Phénol Morland, le timide amoureux Mathias Jolivet, Léopold Seurat le poète raté et surtout déçu, (personnage-écho du Diogène de La Discorde aux Cent Voix), et d’autres plus infimes, devant les deux témoins, «diasporés» revenus au pays, couple solide au début de l’histoire, déchiré à la fin. Le héros d’Ollivier, Adrien Gorfoux, revenu en son pays pour chercher un trésor enfoui3, par hasard témoin du meurtre qu’il tient à élucider, perdra lentement courage devant les trop grandes énigmes de son propre pays, énigmes vitales aux solutions interdites, il retournera dans son pays d’accueil, le Canada, qui finalement, lui convient bien, tandis que sa femme, Estelle, plus attachée à sa terre caraïbe, « ne retournera pas à Montréal avec lui » (p.285), décide de rester ici, sur son île.

C’est à nouveau un roman de l’échec, un thème dans lequel se complaît Ollivier. Ses héroïnes semblent beaucoup mieux plantées que ses personnages masculins. Ainsi le trio des sœurs Monsanto porteuses de malheur, femmes fatidiques plus que fatales, campe une vérité romanesque plus palpable que le couple trop frêle de ces atomes de la diaspora qui nous demeurent indifférents tout au long du récit. Ces trois sœurs mystérieuses sont les « urnes scellées » du roman, femmes révélées à elles-même par le charme de Sam, sujets et actrices fortes de cette histoire si entrelacée, si complexe qu’elle en devient artificielle. Le paradoxe de cette écriture hachée tient dans les éclats-mêmes de ce qui pourrait être le style d’Ollivier. Nous ne pouvons citer ici toutes les étincelles qui font que ce livre à nouveau raté est pourtant un livre à lire avec indulgence même s’il n’a pas la force de La Discorde aux cent voix. Ainsi l’auteur nous assène-t-il à nouveau une symphonie de Mahler –ici la neuvième- qu’il avait déjà utilisée dans Passages… puis « des chants grégoriens, Bach, Mozart …» (p.29), les peintures du Greco (p.68), de Géricault (p.219), un vocabulaire d’équitation erroné et même un texte grec approximatif (p.78), tous les clichés d’une pseudo-culture occidentale reconstruite par bribes : le puzzle ne fait guère illusion. Le patronyme du héros n’est-il pas «Gorfoux», sorte de petit pingouin austral ? Emile Ollivier n’a qu’une approche floue, en premier lieu, de la zoologie :
ainsi nous parle-t-il d’abord de « crocodiles vagissants » (p.124) puis, profitant d’une lointaine paronymie entre gerfauts et gorfous, il nous fait voler des petits pingouins : « fou comme un vol de gorfous… » (p.226) -et il évite de peu le «charnier natal » !-, il évoque "l’antre de la tortue-caret ; la méchanceté répugnante du poulpe ; l’attachement têtu de l’huître à l’algue cristallisée"… (p.256), en second lieu, de la géographie : « …cet homme qui aura visité les grands ports du monde : Amsterdam, Gênes, Hawaï3, Valparaiso… » (p.127), ou de la danse, puisqu’il nous donne le tango comme un « cadence des Caraïbes » (p.183). Cette charge d’erreurs et d’à-peu-près nuit à la lecture de ce roman qui semble ainsi bâclé, et pourtant, un charme subsiste par la grâce de quelques bouquets de style travaillé. Ces Urnes scellées symboliques nous attirent, comme tout ce qui est fermé et donc interdit, même si Ollivier ne dit jamais ici Haïti (on lit seulement Caraïbes), il ne dit pas Duvalier mais on lit "président à vie", la pintade symbolique est évoquée… l’histoire commençant vraiment à la page 80, on peut se passer de lire les soixante- dix-neuf premières. Cette mise au point peut sembler sévère, mais Ollivier parvient souvent à une écriture à la fois forte et belle durant l’espace de quelques pages et le lire devient alors un réel bonheur.
MORBRAZ
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1 Il est intéressant de noter que ce philosophe et logicien autrichien (mais naturalisé anglais) s’est attaché tout particulièrement à une élucidation du langage…
2 C’est une manie chez les personnages d’Ollivier, dans Mère- Solitude, déjà, Astrel, mari de Rébecca, fouille le jardin en quête du trésor de l’ancêtre… il ne trouvera que des fossiles d’iguanodons, Adrien a cherché dans le monde entier des «fossiles sauriens » (cf. p.284).
3 Pearl Harbor se trouve sur l’île d’Oahu, par 21,21°N et 157,57°W ! Il n’y a aucun port sur les côtes de l’île Hawaï…

lundi 11 janvier 2010

Passages d'Émile Ollivier


Passages d’Émile Ollivier (1994) éditions Le serpent à plumes

Court roman divisé en trois parties dont les titres-mêmes marquent bien l’indigence d’originalité : 1/ « Les quatre temps de l’Avent », 2/ « Bonjour les vents! » 3/ « Dans le silence ou la clameur !» sous l’aspect d’une petite édition soignée, presque précieuse, imprimée à Singapour, protégé par une couverture d’un rose enrobant habituellement les lectures fades des dames de province.

Ce n’est pas un roman mais plutôt un mélange de plusieurs récits ponctués de premières personnes du singulier, marques de narrateurs différents, tantôt hommes, tantôt femmes, ce qui contribue à embrouiller le lecteur, même si la louable intention de l’auteur est de jouer sur une métaphore de la complexité d’une prise de conscience claire du problème haïtien selon qu’il est envisagé de l’intérieur par ceux qui vivent dans ce pays, ou de l’extérieur par les exilés. N’est pas spiraliste qui veut !

La première narratrice est une femme du peuple, Brigitte Kadmon, compagne de celui qui aurait pu -aurait dû ?- se trouver le héros de cette histoire : Amédée Hosange. Cet Amédée a beaucoup vu, c’est un sage. C’est lui qui sera l’âme, le maître d’œuvre de l’arche de l’évasion, le trois-mâts.
Survient Leyda, la Canadienne, qui reçoit chez elle, à Montréal, la Cubaine Amparo. Ces deux femmes parlent de Normand, l’exilé haïtien (nationalisé Canadien). En fait, c’est surtout Amparo qui parle, bien que Leyda soit la femme légitime de Normand. Se déroule alors une bluette cosmopolite sans grand intérêt. Tissu sur trame de platitudes. Exil et exilés. Ollivier prend des gants pour parler de l’horreur : jamais il ne dit «macoutes» mais «miliciens» (comme Duva­lier !) p.56, il ne dit pas non plus «la flotte de l’envahis­seur yankee» mais évoque de très neutres et très floues «flottes américai­nes» (p.61)... Au chapitre IV, baptisé de manière pléonasmique: «Eldorado de légende», on est à Miami-sur-Eden, en plein rêve du Haïtien moyen et lâche, c’est l’histoire de ce Normand, exilé canadianisé: «Insouciant, le soleil de Miami luit pour tout le monde.» (p.67), voilà du pur style Ollivier. Le «héros» Normand est à l’exacte hauteur de cette platitude et sa Mecque est Montréal. Héros paradoxal, il a fui son pays en danger et passe le reste de sa vie à rêver d’insurrection et de barricades: «mourir dans la rue en pleine révolution, tomber sous les tirs croisés, pris entre deux feux.»(p.73). Un rêveur d’une Haïti reconstruite à sa petite mesure. Normand devient brusque­ment le narrateur (p.79), technique de métaphore onirique emprunté à ses prédécesseurs, grâce à laquelle un personnage nouveau prend le relais en fondu enchaîné. Jamais l’auteur n’ose écrire Duvalier, mais dit «la Voix de la République» (p.83). Normand est anesthé­sié par le confort de sa vie nord-américaine tandis que d’autres gens, pendant ce temps, se battent en Haïti, et risquent réellement leur peau. D’autres, fatigués d’attendre un mieux-être, se lancent dans la construction d’un grand bateau pour s’évader de leur île si difficile. Notons au... passage que Brigitte Kadmon, simple habitante de Port-à-l’Écu mais partie prenante dans l’aventure du trois-mâts, cite volon­tiers Kierke­gaard (pp.47 et 112) ! On repart alors dans les méandres de la mémoire d’Amparo la Cubaine (exilée elle aussi), évoquant son amant Normand devant sa femme Leyda... «deux destins s’entrecroi­saient...» (p.113), ce qu’elle répète d’ailleurs p.118 au cas où le lecteur inattentif n’aurait pas vraiment mesuré la profondeur de cette notation. Amparo nous dévoile son aventureuse biogra­phie, de son tonton violeur aux ébats avec Normand. Leyda, silencieuse, écoute patiemment. Ollivier ne précise pas «Baby Doc et sa femme, Mrs Bennett...» mais décrit le «couple présiden­tiel»... (p.132). Le roman-récit tourne franchement à la romance de gare : Passages est la non-aventure de plusieurs non-êtres dont les non-destins «se croisent» artificiellement à Miami. Noelzina aurait été le seul personnage féminin intéressant... elle passe par-dessus bord dans l’expédition de la «Caminante», Amédée aurait été le seul personnage masculin crédible... son corps pourrit contre un mur dans un camp de Miami. Tout est raté, même ce livre. Il est sans doute inutile de préciser que la seule musique mentionnée dans cet opuscule est une symphonie de Schönberg... tout est dit.
MORBRAZ