samedi 13 février 2010

Les fous de Saint-Antoine de Lyonel Trouillot

Les Fous de Saint-Antoine traversée rythmique de Lyonel Trouillot (Éditions Henri Deschamps Collection « Cahiers du Vendredi »,1989, préface de René Philoctète[1])

                       
   Lyonel Trouillot est né à Port-au-Prince le 31 décembre 1956. Comme beaucoup de ses prédecesseurs, il commence par la poésie, puis il se lance parallèlement dans la critique littéraire, il écrit également des textes de chansons. Professeur de littérature, il est aussi journaliste. Il collabore à différentes revues: Lakansyèl, Tèm, Langaj, etc.  Les Fous de Saint-Antoine est son premier roman. Il paraît à Port au Prince chez Deschamps en 1989.
    L’histoire se déroule en trois parties: «Saint-Antoine» (p.9), «Domini­que» (p.53), «L’envol» (p.79) faisant chacune appel à la caution d’un poète en guise d’épigraphe, se succèdent ainsi Éluard, Baudelaire et Mallarmé. Le «héros» de ce que l’auteur appelle lui-même une «traversée rythmique» se nomme Antoine (Chrisostome Ephémère) Brézeau, et son aventure sans histoire se trouve résumée dans la courbe du vol d’un étrange pigeon blanc[2] qui apparaît à la première ligne du récit pour revenir boucler le conte, à la dernière ligne. Antoine, qui porte le même nom que celui du saint-patron de son quartier («Enfant, Antoine était fasciné par le saint.» p.21) est une sorte de monstre abandonné par sa famille évadée aux États-Unis et confié à une tante Angela, femme forte du quartier Saint-Antoine. Mais le véritable personnage de cette chronique, c’est la petite foule de cet îlot de Port-au-Prince, en pleine période Duvalier : Gédéon le vantard, Marie-Rose la bonne, Caca Clairin le clochard ivrogne détenteur de toutes sagesses, Ti Cadet le mort-trop-tôt, l’épicier et sa femme-matrone, la vieille Hermann cannibale, la tante Angela au caractère de chien, vieille fille sacrifiée, Hermance la langue de vipère, Lumière Rouge, la prostituée forcément au grand cœur, Marco le prêteur sur gages, Carmencita la putain rêvée par Caca Clairin, Timoléon au ventre infernal, Mario l’enquiqui­neur et Willy l’usurier, les voyous associés, une volée d’enfants rieurs, une vague de vieillards à la dérive, un petit peuple de petit quartier... un grouillement de personnages.
                        Calmement, Antoine enseigne ce qu’il sait dans son atelier d’alphabétisation où l’a rejoint Dominique, celle qui, enfant, avait don de voyance mais que sa mère avait fait «éteindre» par un breuvage magique, enfant aux pouvoirs châtrés, la fille des beaux quartiers échouée à Saint-Antoine par amour des autres, et par amour, tout simplement pour cet étrange garçon, ce saint qui s’ignore dans son apostolat. Antoine accumule presque tous les défauts physiques mais c’est un être généreux et doux. Dominique se donne à lui malgré les rires des autres. Mais Dominique sera rattrapée par sa famille, en partculier par sa mère, Madame Rivière, habitante de Babiole «orchidées et fougères, flamboyants et roses rouges, leçons de piano et pâtisserie française...» (p.57) et, sans doute, par son éduca­tion: «elle avait grandi à Babiole, dans une maison plus que cinquantenaire, une maison haute entourée d’arbres, vieille demeure majestueuse héritée par son père d’une tante sans progéniture...» (p.57). Dominique «des beaux quar­tiers», «des fleurs blanches», «des matins frais de la vieille ville», «des fleurs aux branches», Dominique aime Antoine mais ne pourra résister à la terrible pression de ce quartier de fous. Elle ne revient plus, retenue prisonnière : «Dans sa chambre à Babiole, elle regarde voler les pigeons romains que sa mère a payés très cher. Fenêtre ouverte sur ailleurs.» Dominique s’est évaporée. Antoine reste seul dans son quartier, («Déjà, dans sa conscience ailleurs était nulle part. Il se sentait cloué au quartier dont il portait le nom. Pareil au saint. Immobile.»p.22) ce sera sa façon, à lui, de s’envo­ler, il  sait depuis le début de cette histoire qu’il n’est taillé ni pour la liberté, ni pour le bonheur : «l’indépen­dance est éphémè­re...» (pp.79, 84) Sous l’œil d’un simple pigeon blanc, auquel un pacte ancien le lie :
«Cette nuit-là, c’est-à-dire une nuit comme les autres, Antoine rêva d’un pigeon blanc avec lequel il fit alliance contre la solitude.» (p.51)
Oiseau neigeux, totem, témoin involontaire, tchulel, psychopompe, envoyé d’un autre monde, de l’autre monde, le seul, en définitive qui soit éternel.

Morbraz


[1] « Contrairement à la vogue, il ne s’engage pas à coups de sentences, de prises de position contre un système politique et social. Dans les coulisses, montreur de marionnettes, il mène les opérations. C’est à vous, spectateur, de fulminer contre l’état de bêtise établi. De fourbir votre conscience et vos armes. »
[2] On retrouve ce même oiseau dans le beau roman de Lilas Desquiron, Les chemins de Loco-Miroir, paru chez Stock en 1990.

jeudi 4 février 2010

André Brink une parole posée

Bouteille à la mer pour André Brink après une brève rencontre à Bamako

Très cher André,
Aussitôt rentré dans mon village niché dans un repli au ras de la frontière italienne, j’ai repris deux de tes livres. Avec leur couverture rose (uniforme du Nouveau Cabinet Cosmopolite de chez Stock), ils sont faciles à repérer, même dans une bibliothèque capharnaüm du type de la mienne. Tu t’y trouves en bonne compagnie, collé à La nieve del amirante d’Alvaro Mutis d’un côté et Révolutions de JMG Le Clézio de l’autre.

C’est curieux, c’est en reprenant en main Un turbulent silence (A chain of voices dans l’édition anglaise) que je me suis souvenu avoir prêté Rumeurs de pluie et Une saison blanche et sèche… (mais à qui ? à ce moment ton cerveau dérape. D’ailleurs ce n’est pas ton cerveau, ce sont seulement les images qu’il s’amuse à faire voltiger dans un brouillard douillet. Ce sont ces images qui dérapent, qui se chevauchent, qui se fondent. Tu cherches sans vraiment le vouloir, c’est la couleur du livre que tu tiens en main à cet instant précis qui sème cette petite graine de souvenir qui pousse à toute vitesse. Tu crois revoir clairement un visage de fille. Une fille qui sourit de gratitude : tu lui prêtes tes livres ! Elle les prend et les serre contre ses seins en sautillant comme une enfant. Mais en réalité, tu ne vois pas clairement son visage mal souvenu. Tu te rappelles seulement clairement l'avoir beaucoup désirée. Et que tu ne l’as pas eue. L’aurais-tu eue, t’en souviendrais-tu mieux ? Tu t’avoues –car il t’arrive d’être honnête avec toi-même- que, sans doute, non. Et tu fermes la parenthèse, comme ça :).

Je me suis donc replongé dans ton Turbulent silence en me disant que c’était une bien étrange traduction par rapport à ton titre original même s’il s’explique car « chacun » dis-tu « ne peut parler qu’à lui-même ». J’aime beaucoup cette histoire répétée. Réfractée, plutôt, par ces témoignages multiples dont la plupart demeurent sans doute à l’état de pensées ou de rêves. Et nous, lecteurs, devenons paradoxalement omniscients. Nous sommes seuls à « savoir ». Nous avons compris depuis les premiers regards échangés que l’impossible destin était en marche comme ceux des héroïnes grecques sont scellés dès que le coryphée prononce ses premiers mots, initiant par là-même la tragédie.
L’autre rescapé était États d’urgence titre français qui respecte d’ailleurs l’original. Et c’est là que je t’attendais, car d’avoir échangé nos paroles à Bamako dans les oasis de silence de l’hôtel Colibri où nous avait réunis l’équipe d’Étonnants Voyageurs, m’a incité à te « lire » vraiment. Non pas que j’aie été auparavant un lecteur superficiel, mais le fait de connaître, même un tout petit peu, un écrivain fait que l’angle de lecture s’incline obligatoirement. Des étincelles, des pépites réinventées grâce à cette seconde lecture corrigée giclent en reflets de scènes autobiographiques. Même la dédicace affectueuse à « M. » m’a imposé Melissa alors que je ne l’avais tout d’abord pas remarquée… et j’ai pu, de mon côté, revisiter l’étrange duplicité narrateur/auteur qui rôde dans les méandres de la mise en abyme. Parfois profondément, obscurément. Parfois en plein soleil. Comme une île.
Et j’ai eu, moi aussi, violemment envie de toucher la peau de Melissa, d’entendre le son de sa voix, de la regarder marcher dans la rue ou dans le bois. Envie de la faire rire pour l’éclat de ses yeux. Bref… un peu jaloux. Les êtres de papier sont si vivants. Tellement plus vivants que ceux que l’on croise chaque jour et même, chaque nuit.
J’ai vraiment beaucoup aimé relire ce roman après avoir fait ta connaissance, c’est une très belle expérience. Sans doute ces deux livres seraient-ils, sinon, demeurés collés sur l’étagère, coincés entre Le Clézio et Mutis. Longtemps. Jusqu’à ce qu’une femme, un jour, un soir, se glisse jusque dans ma chambre et tombe sur eux, comme ça, et me demande si elle peut m’emprunter les deux romans d’André Brink. Elle me les rendra dès qu’elle les aura lus, dans une semaine, c’est juré… je dirai oui évidemment… elle est très belle.

- Au fait, comment t’appelles-tu ?
- … Melissa, pourquoi ?
C’est comme ça que je suis mort.

MORBRAZ

dimanche 31 janvier 2010

Déchirures de Marie-Andrée Étienne

Marie-Andrée Étienne, Déchirures, aux éditions Vents d’Ailleurs, collection Romans Caraïbes (mars 2001)

Marie-Andrée Étienne1, haïtienne vivant à Port-au-Prince, avait soigneusement tenu trois cahiers de récits des évènements qui se sont déroulés de février 1986 : fuite de Jean-Claude Duvalier vers la France, à fin 1994 : débarquement des quinze mille GI généreusement déployés par Washington pour une très classique « invasion pacifique ». Elle a saisi cette occasion pour raconter les blessures, les souffrances du quotidien haïtien.
À ma question :
- Pourquoi avoir choisi un thème qui semble bien souvent autobiographique ?
Marie-Andrée Étienne répond :
- Déchirures est un roman autobiographique dans la mesure où j’ai raconté des faits vécus. L’histoire d’Alexandra, c’est celle de ma fille, mais c’est aussi et surtout la mienne, les souvenirs de mon enfance heureuse et la douloureuse tragédie de mon île meurtrie, déchirée qui continue sa descente vers l’abîme.

C’est une jeune femme [« fragile depuis mon enfance. Fragile encore aujourd’hui. Fragile malgré mes vingt-quatre ans » (p.19)] qui, dans ce roman-récit, raconte son expérience de la fatalité de l’exil. L’annonce en est claire dès l’incipit : «- Il faudra que tu partes avant qu’il ne soit trop tard». C’est sa mère qui, de manière obsédante, répète à Alexandra cette nécessité vitale : partir pour vivre. « Il faudra que tu partes, mon enfant. », cet avertissement inéluctable résonne au fil des premières pages. C’est l’annonce d’une déchirure, « comme un leitmotiv, ce refrain revient » (p.14). La violence citadine monte crescendo et le récit se trouve régulièrement sectionné par des paragraphes qu’on dirait directement découpés dans la rubrique « faits divers » d’un journal. Une sorte de scansion du malheur qui culmine jusqu’à le rendre banal.
Les souvenirs affluent pour badigeonner le quotidien devenu insupportable. Ils se mêlent en une abondance de phrases nominales, préférant le rythme à l’action. Alexandra se laisse bercer. Elle avait dix ans à la chute de Baby-Doc mais elle se souvient bien du vent de fol espoir né à cette époque. Comme beaucoup de petites filles, elle rêvait de devenir « romancière ou cantatrice », une star. Elle s’imagine une glace à la main plongée en plein Disney World. Elle revoit son « amoureux transi », le gamin de la maison d’en face. Mais même ces scènes tranquilles se trouvent aussitôt pulvérisées. L’auteur travaille très rapidement avec les associations d’images. Amour, mariage, célébration. Un couple assassiné froidement à sa sortie de l’église. Images brutes. Sans commentaires. Et le fil du récit reprend comme s’il ne s’était rien passé. Comme le peuple haïtien se voit depuis si longtemps forcé à ne jamais rien dire. Faire comme s’il n’avait rien vu. Question de survie.
Alexandra raconte par bribes. Des peurs la suffoquent et elle emprisonne ses rêves (p.43) sans doute pour les garder toujours, comme un écran entre sa peau et la dureté du monde. Sa grande angoisse semble être celle de la dissolution de son corps dans un grand vide. Tant qu’elle est en Haïti, elle se sent réellement exister, mais elle pressent qu’ailleurs sa personnalité n’aura plus de prises pour assurer sa propre existence. Alexandra n’existe vraiment que face aux évènements qu’elle affronte chaque jour, chaque nuit. Quand son angoisse devient trop envahissante, elle se réfugie dans la lecture. Dehors, on tue. Une vieille femme accusée d’avoir dévoré un enfant est lapidée par la foule. Deux houngans sont brûlés vifs. Un avocat est abattu devant le quartier général de la police. Une banale litanie de meurtres. Un flot de sang. Une rumeur de pleurs. Des enfants miséreux respirent de la colle pour échapper à l’oppression. Les personnages, esquissés, se débattent, comme au ralenti, pathétiques. Les dernières pages entraînent Alexandra loin de son pays. Elle est assise dans un avion qui amorce sa descente. Imminence de l’exil. Éclate un florilège de substantifs et d’adverbes en –ment (p.160) comme autant de pépites qui fusent et riment et se répondent en hachant le texte, image sonore d’une joie qui sonne faux, de l’aveu de quelqu’un qui se… ment.

1 Elle est la femme de Frankétienne.

MORBRAZ

Chronique d'une lutte contre la zombification

Le Mât de Cocagne de René Depestre paru chez Gallimard (1979)

Voici le premier roman de Depestre, roman de lutte contre la «zombification», l’histoire d’un homme auquel le pouvoir en place en Haïti a ôté la possibilité de rêver, donc de penser et d’agir.

Après une justification éminemment trouble (et bien dans la ligne des écrivains de la diaspora haïtienne de cette époque (p.9): «contrée imaginaire», «pure fiction», «toute ressemblance» etc. -même si celle-ci se veut insolente et ironique- laissant un goût amer au lecteur qui peut mettre en balance la violence directe des écrivains restés au pays : Philoctète, Fignolé, Frankétienne, entre autres...) germe un roman puissant qui s’ouvre comme un conte : «Il était une fois un homme d’action qui était contraint par l’État à gérer un petit commerce à l’entrée nord d’une ville des tropiques.» C’est l’histoire édifiante d’Henri Postel, ex-sénateur, qui va se lever presque seul contre l’Office National de l’Électrification des Âmes, l’ONEDA, incarné en chef par le très ignoble Clovis Barbotog, et surtout contre le pouvoir-à-vie de Zoocrate1 Zacharie. Sur un thème de fiction, c’est bien une réalité politique qui est traitée dans un style et une langue luxuriants (et j’emploie à dessein cet adjectif pluriel à fausse polysémie...).

Henri Postel condamné à une mort sociale lente par le pouvoir totalitaire de «Son Excellence le Président à Vie, l’Honorable Zoocrate Zacharie», s’apprête à fuir son pays quand il aura proprement égorgé au rasoir un riche négociant levantin (pléonasme volontaire!) au sourire bardé d’or : Habib Moutamad, associé de Barbotog. Le rasoir se trouvant quelque temps plus tard sous sa gorge, le sourire de Barbotog s’estompe et, finalement, Postel reprend brusquement courage : il se contente d’un bras de fer avec le marchand. La première étape d’une longue lutte se trouve engagée : Postel reste au pays et va combattre avec ses armes. Il s’engage donc dans un concours de mât de cocagne. Celui-ci, image du Pouvoir, se dresse haut et raide en plein cœur de la ville Port-au- Roi. La cérémonie se passera sous l’égide du Docteur Parfait Merdoie2, évidemment... et s’inaugure la lutte de cet homo sapiens, homme conscient s’il en fût, contre «l’homo zachariens» et son système. Lutte de Titans! Le mât suiffé ne se pose-il pas clairement du côté du pouvoir ? Ne serait-il pas la représentation du Pouvoir lui-même ? Les héros de l’ascension savonnée agissent-ils tous selon les mêmes glorieuses motivations ? Le vodou s’en mêle : le grimpeur aux couleurs de l’ONEDA, le funeste Espingel Nildevert, n’est en réalité qu’un macoute qui se prend pour Baron-Samedi, le terrible loa de la Mort. Les amis de Postel, sor Cisafleur, Maître Horace le cordonnier répliquent dès la nuit suivante par l’intervention de Papa-Loko, un puissant sorcier. Postel se trouve ainsi bien vite désenvoûté et dévore un grand bol de force dans l’amour de la jolie masseuse Élisa... Postel, l’ancien de Sciences-Po et de la Sorbonne, sort blindé de sa nuit, à coups de vodou et d’amour, paré pour l’ultime ascension. Pendant ce temps, l’ennemi n’a pas perdu le sien : le mât est allé visiter les appartements privés de Zacharie et le méchant vodou, celui de la main gauche, s’en est donné à cœur joie.
Mais la zizanie s’est aussi introduite dans les clans du Pouvoir : Barbotog contre la femme de Son Excellence, Ange Zacharie. Postel, régénéré en «Gilgamesh des tropiques» (p.127) reprend sa place avec les autres au pied du mât. De son côté, le Pouvoir s’est assuré le concours des évêques locaux pour bénir le poteau, on ne sait jamais. Finalement, aidé de Ti- Lab et Pascal, deux autres grimpeurs acquis à sa cause, Postel atteint le sommet du mât, s’empare de l’arme automatique, cadeau au vainqueur, et arrose la tribune officielle d’éclats de rire explosifs. L’épilogue du récit marque un brusque changement de ton. C’est Élisa, dite Zaza, qui tient une plume et écrit une lettre à Depestre lui-même, déroulant la fin tragique de l’histoire. Non, elle ne va pas partir, malgré l’immense danger, elle va se battre : «Je donne à ma patience des sabots de diamants» (p.178).
Patience devenue, par la force de l’Histoire, la vertu cardinale d’une île torturée.

MORBRAZ

1 On est bien obligé ici de penser à l’âne et l’éléphant desquels il est fait grand cas dans l’immense ménagerie voisine.

2 La galerie de portraits du pouvoir haïtien s’enrichit au fil des pages de nombreuses évocations plus ou moins transparentes, notons, entre autres, p.134, «Claude-Lukner Cabron» qui n’est autre que le sinistre Luckner Cambronne, homme fort du régime, qui fit fortune en organisant le trafic de sang et de plasma haïtiens vers les USA et le Canada... «Cabrón» signifiant, en espagnol, «salaud»...

Dieu en balade dans le jardin de Gary Victor

Gary Victor, Je sais quand Dieu vient se promener dans mon jardin, paru aux éditions Vents d’Ailleurs en mars 2004

Jutta Hepke, éditrice, rencontre un problème récurrent de confrontation avec les auteurs : le choix du titre. L’écrivain en a choisi un, il est sûr que c’est le bon : c’est rarement le cas. Or, le titre est en grande partie ce qui fait que le livre se vend… ou reste sur l’étagère du libraire. Kettly Mars s’accrochait à La dernière part de pureté et Jutta Hepke impose finalement La nuit hybride titre qui manifeste subtilement la chair de ce beau roman. Mais c’est toujours un combat.

Petite note en passant : je ne suis aucunement lié à la maison d’édition Vents d’ailleurs ; je me fais l’écho de ses parutions car son travail de recherche de textes très ciblé sur la production romanesque en Haïti tient de l’acharnement culturel. Et il faut une sérieuse dose d’inconscience, voire de folie, à s’accrocher à mettre en lumière ce singulier bastion de la francophonie de la Caraïbe. Surtout quand on est toute seule, installée loin des 5° & 6° arrondissements parisiens, en province, dans un petit village, qu’on est fragile d’apparence, et… allemande d’origine !

Revenons maintenant à ce roman de Gary Victor. Le titre initial était : Chute dans un cône d’ombre (voir pp. 52-53 : « je commençais à glisser lentement vers un gouffre si obscur… », p. 157, p. 190). On peut apprécier tout l’humour amer de cette naissance à l’envers à mettre en parallèle avec la marche à reculons déjà évoquée par Ollivier dans La discorde aux cent voix1. Après un incipit d’aspect autobiographique, on s’attend au récit d’un névrosé. Adam, habitant un improbable Éden, macère ses problèmes de relation au père combinés à ses difficultés de couple, qu’il embrouille de formules mathématiques savamment cryptées2. Gary Victor annonce un jeu entre Créateur et créature, l’écrivain et le personnage, Dieu et l’homme conscient, parabole en écho avec la Genèse 3-9, la chute originelle et la fuite du jardin d’Éden à cause d’Ève. Maintenant, le paradis est pourri. Le « héros » du roman se nomme d’ailleurs Adam Gesbeau, et sa femme, Ève. Quand Adam aura choisi la duplicité : devenir son marassa opposé dans le monde réel pour mieux cerner la situation, Ève deviendra Lilith, (p.109)… Adam va passer une grande partie de son temps à tenter d’échapper à Dieu durant tout ce récit… et d’ailleurs avec un certain succès. Échapper à Dieu, à son père, à son président…
Le monde n’étant constitué que d’apparences, il est très difficile de prendre appui sur une réalité. L’écrivain, face aux difficultés à assurer sa propre subsistance, devient un gibier de choix pour le pouvoir en place qui peut alors le manipuler, se servir de son talent à des fins personnelles. Les personnages eux-mêmes vont se dédoubler de manière anarchique et proliférer dans leurs turpitudes pour assouvir impunément leurs vices. Il y a du règlement de compte dans l’air empesté. Gary Victor place l’écrivain de papier face à ses responsabilités.

Lui-même prend les siennes : il dénonce de manière vigoureuse l’atmosphère délétère de cette fin de règne d’Aristide. Pour lui, être haïtien, c’est toujours être prisonnier, certains même ne sortent jamais de leur unique cellule initiale. Ils y demeurent dans « un cône d’ombre », (p.157), incapables de naître, reculant à jamais la responsabilité de se prendre en mains. Le président (ici « l’Élu »…) propose à Adam de devenir l’écrivain de la nouvelle histoire du pays : c’est lui qui inventera les rôles des différents personnages politiques. Adam va alors officier le visage dissimulé derrière un masque, celui de Charlemagne, figure mythique du rebelle3. Il est devenu un homme « différent », tellement différent que sa propre femme ne le reconnaît pas et trompe allègrement Adam avec cet homme nouveau qui a tout pour la séduire, puissance, argent et confiance absolue du président. Adam étant patient d’un hôpital psychiatrique, il rencontre quelques difficultés dans ses rapports avec son prétendu psy, le fameux docteur Papon, (qui semble bien plus intéressé par les appâts d’Ève –qu’il considère d’ailleurs comme une « salope » (p.61)…- que par le sort d’Adam).
Dans un monde aliéné, la seule solution envisageable est de se montrer aussi fou que les dirigeants. Question de survie. Adam accepte la mission et, pour la mener à bien, ira même jusqu’à devancer les désirs du président mégalomane. En Haïti, il est une croyance : faire l’amour à une pauvresse porte bonheur. Les hommes de pouvoir rôdent, de nuit, autour de la mendiante, elle est la clé pour s’emparer de la présidence. Adam endossera les nippes de la vieille prostituée et même sa personnalité pour atteindre les personnages les plus pourris du régime. Mélange des temps, présent/passé, dans la même phrase, brouillage de l’histoire qui s’accélère à tel point que le président est sûr de fêter le tricentenaire de la libération de l’île (p.89), tout est manipulation : C’est Adam Gesbeau qui tue et c’est à lui que le président confie l’enquête sur les meurtres… Adam se cache et devient « le » masque, comme dans les cérémonies rituelles africaines. Il erre en enfer, livré à sa propre folie, acteur et victime du pouvoir. Au bout de cette longue métaphore désabusée sur la putréfaction inhérente à la pratique politique, où les chimères peuvent se reconnaître dans les «ratropouvermouchiques» déjà mis en scène par Frankétienne dans Ultravocal, cercle vicieux de la dictature en Haïti, de la folie mégalomane de Duvalier à celle d’Aristide, Adam prend le parti de s’en prendre finalement à Dieu lui-même qui, somme toute, semble plus accessible : « Dieu n’a pas le temps de réagir. Je lui tranche la tête. Au même moment, je tombe dans un cône d’ombre… »
Mais il faut dire, à la décharge d’Adam, que Dieu l’a tout de même bien cherché.

MORBRAZ


1 Éditions Albin Michel, 1986, p.183-185.
2 Le mystère de la formule mathématique s’explique ainsi : il s’agit du calcul «exact» de la fameuse dette, alignement de chiffres très long que les chimères téléguidées par Aristide (voir p.15 : « ces pillards qui précèdent l’avancée du général prêtre docteur intellectuel démocrate futur dictateur ») avaient appris par cœur et récitaient dans les rues… 21 685 135 571, 48 (en US $). A noter que ce nombre ne comprend pas le chiffre 9… n’y aurait- il rien de… neuf en Haïti ?
3
En hommage, sans doute, à Péralte le libérateur, assassiné par les GI yankees lors de la guerre contre les Cacos.

mardi 26 janvier 2010

Clair de Manbo, de Gary Victor


Gary Victor, Clair de Manbo1, éditions Vents d'ailleurs, 2007

Rien n’est clair dans toute cette histoire. Ni personne. Peut-être un filet de lumière dans l’âme de Sonson Pipirit… encore que ses véritables motivations soient floues, en dehorsde l’obsession du corps de la femme si blanche de Sérafin.
En fait, tout est de la faute de Lanjélus, pêcheur de son état au village de Grand- Goâve. C’est bien lui qui a présenté Hannibal Sérafin, candidat à la présidence de l’État, à Madan Sorel la puissante Manbo du vodou. Et pour couronner le tout, voilà Sonson Pipirit, celui qui a déjà couru tout au long des cinq cents pages de La piste des sortilèges à la poursuite de son ami Persée Persifal, qui se mêle de l’histoire. Il devient l’amant magnifique de la prêtresse que tous désirent. Ce qui ne va pas faire que des heureux même si les vieux loups-garous se régalent du spectacle. Il faut dire aussi que les amants possèdent un lieu de prédilection pour leurs amours explosives : la cime élevée d’un mapou.
Et c’est surtout sans compter sur l’odieux Djo Kokobé qui, quoique infirme, est le chef des bandes délirantes des Champwêl de la Côte… il est vilain, ce Djo, mais extrêmement puissant et veut à tout prix réaliser un vieux rêve qui hantait son propre père, mort sans l’avoir vu exaucer : devenir l’amant de la Manbo. En effet, cette Madan Sorel est de même essence que la Bouche-Dorée d’Hugo Pratt, toutes deux possèdent le don de la jeunesse éternelle. Gary Victor nous entraîne à nouveau dans un tourbillon de personnages, un maelström de situations inédites, au creux d’une Haïti mise en scène mais finalement très proche de sa réalité intime. La nuit à elle seule se coule dans un personnage double, rassurant, reposant d’un côté puis inquiétant voire mortel par ailleurs. Les loups garous galopent dans le noir qui leur est propice, ils se déploient partout et font régner la terreur. Hannibal Sérafin, tricheur sublime, toujours en représentation, se croit très protégé par le dieu de la mer Agwé, mais – on n’est jamais sûr de rien - souhaite aussi pour acheter le calme, se faire un allié de Djo Kokobé. Conscient de toutes ses contradictions, Hannibal se sent mûr pour devenir un grand homme politique.

Le monde se fait très manichéen : d’un côté la lumière (ténue) et les gentils (peu nombreux), ceux qui œuvrent à l’édification (balbutiante) du bonheur ; et de l’autre, la nuit (puissante), ceux (innombrables) qui se complaisent dans la douleur et le malheur d’autrui. À la fin du roman, beaucoup de ses acteurs auront connu le trépas et s’empileront en « himalayas de cadavres » si chers à la période Duvalier. Sonson Pipirit, lui, s’en sort miraculeusement (mais il né comme ça) et retrouve sa virilité chapardée par les vieux loups garous jaloux. Se faisant passer pour Agwé lui-même, fait divinement l’amour à la femme si blanche de Sérafin. Ce qui conforte ce dernier dans la certitude qui l’habite d’être le protégé d’Agwé. Tout le monde est content, surtout Mme Sérafin.
La grande question qui émerge à la recension des œuvres romanesques de Gary Victor, est la suivante : à quoi sert de s’être si brillamment libéré si c’est pour qu’existe sur ce morceau d’île, le plus grand des malheurs et qui y semble incrusté pour durer encore et encore? Et on repense à cette conclusion de Céline « …c’est peut-être ça qu’on cherche à travers la vie, rien que cela, le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même avant de mourir. »


Cette édition chez Vents d’ailleurs a été légèrement retravaillée par rapport à celle de 1990 chez Deschamps à Port au Prince, mais cette victoire annoncée de l’ombre sur la lumière est une marque
que l’on retrouve également chez les peintres haïtiens
contemporains, je pense ici spécialement à Frantz Zéphirin.

En fait, dans cette lutte forcenée des puissances des ténèbres contre la lumière et le bonheur, tout repose sur les épaules d’une seule femme, cette Manbo si joyeusement femelle, à la beauté si
rayonnante, qui donne le titre à cette œuvre presque assez sombre
pour qu’on la sente désespérée.
MORBRAZ

1 Clair de Manbo est en réalité le premier roman de Gary Victor, même si d’autres ont déjà été édités en France.

Les tableaux de Frantz Zéphirin qui illustrent cet article sont visibles à la galerie Espace Loas, rue Droite dans le Vieux Nice (Collection Patrice Dilly)

Kasalé de Kettly Mars


Kasalé de Kettly Mars,
roman d’abord paru chez L’Imprimeur II, à Port au Prince en mai 2003,
puis revu et édité chez Vents d’ailleurs en 2007.

C’est avant tout une histoire de femmes qui se tisse dans un village, un lakou, non loin de Port-au-Prince, mais loin de tout en vérité. Une vieille femme y campe un rôle central, Antoinette, dite Gran’n, qui connaît les ancestrales pratiques. Autour d’elle se serrent d’autres femmes plus ou moins jeunes, Nativita, Altagrâce, Esther et surtout, Sophonie, tombée « grosse au plus fort d’une averse ». Bien qu’étrangère - elle n’est que la belle-fille d’Antoinette dont le fils, Démétrius, est mort - Sophonie a partie liée avec la vieille Antoinette qui a reconnu en elle la femme qui devrait lui succéder. Sophonie met du temps à admettre cette filiation, ne comprenant que peu à peu le miracle qui s’opère dans son ventre : elle attend un enfant d’Agwé, le maître de l’eau.
Plus loin, au bord de la grande route où s’effectuent d’immenses travaux, un homme sculpte des pierres dans un petit atelier. Son nom est Athanaël, mais il est en réalité une incarnation d’Athagwé, le dieu de l’Eau…
Dans l’air immobile de Kasalé rampent des rancœurs, des rivalités amoureuses, des haines avivées, des jalousies puissantes, des histoires d’argent… Mais surtout, après un violent orage, le flot furieux de la rivière (on dit l’avalas) a arraché le vieux cachiman qui poussait sur sa rive. Il ne tient plus que par une mince racine. Il va bientôt tomber. Et ce vieil arbre est intimement lié à la vie de Gran’n. Elle ne pourra s’en aller que lorsque l’arbre aura définitivement lâché prise. Or, après l’inondation, c’est un temps de sécheresse terrible qui s’abat sur le lakou.

De plus, dans la montagne, la tempête a détruit une maisonnette qui abritait des loas (les divinités du vodou). Gran’n doit remettre la maison d’aplomb pour sa propre sauvegarde, mais aussi pour le bien de tout le village. Malheureusement, beaucoup ne croient plus aux esprits. Gran’n aidée seulement de Sophonie va tout de même mener à bien l’opération de sauvetage. Ensuite, elle pourra lentement s’éteindre, mais en confiant doucement ses pouvoirs à Sophonie. Celle-ci rencontrera enfin Athanaël et reconnaîtra en lui le dieu Agwé. Elle sait alors que son enfant sera une fille : une fille de l’eau. De la lignée d’Antoinette.


Voici pour l’histoire. Maintenant, pour ce qui est de la question du style, il faut tenir compte du fait que Kasalé était le premier roman de Kettly Mars, les imperfections sont là, mais on sent déjà la force d’un style, l’affirmation d’un écrivain maître de sa plume. Qui a des choses à dire, des histoires à dévoiler, Kettly Mars va nous étonner. Elle aussi est une femme puissante.
MORBRAZ