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dimanche 21 février 2010

À l'angle des rues parallèles de Gary Victor, un ou-topos identifiable, un no man’s land pour un jeu sans règle...

Un ou-topos identifiable, un no man’s land pour un jeu sans règle
Un peu d’histoire haïtienne pour rafraîchir quelques mémoires défaillantes : c’est le16 déc 1990 qu’a eu lieu l’élection de Jean-Bertrand Aristide (ex-père salésien), la « Voix des sans voix », avec 67% des suffrages, qui est aussitôt devenu « Titid ». Cela ne fait pas plaisir à tout le monde et les tentatives de coup d’état vont fermenter à gros bouillons. Une va réussir dès le 30 septembre 1991. Aristide est arrêté puis il s’enfuit au Venezuela. Le putsch militaire nomme une junte dirigée par Raoul Cédras, Philippe Biamby et Michel François. L’armée fait régner la terreur. Jusque fin 1992, la répression contre les partisans d’Aristide se traduit par plusieurs milliers de morts et un exode massif de plus de cent mille personnes. En 1994, le 10 octobre, les USA interviennent pour faire partir le trio de la junte contre remise de quelques centaines de milliers de dollars prélevés sur la banque d’Haïti, évidemment. Le retour d’Aristide se fait aussitôt, le 17 octobre. En 1995, c’est René Préval, reconnu à l’époque comme l’homme-lige de Titid, qui est élu dans l’indifférence générale (avec 72% d’abstention). Avril 1997, lors des élections législatives et municipales, le parti Lavalas de Titid, se déchire en plusieurs morceaux qui entrent en lutte armée. L’insécurité augmente, la situation pourrit, Aristide attend son heure pour reprendre les rênes. Arrive enfin 2000, les élections législatives se déroulent en grand désordre, avec des fraudes massives puis Aristide est réélu triomphalement (avec 10 % de participation !), il obtient le score de 91,7 %. L’heure des règlements de comptes vient tout juste de sonner… voici le cadre de ce rendez-vous à l’angle des rues parallèles.

À l’angle des rues parallèles, de Gary Victor, éditions Vents d’ailleurs, 2003

En avant-dire de cette réédition, Gary Victor raconte, sur trois pages seulement, la première réception de son livre paru en Haïti en 2000. Mais, sous couvert d’une fiction, il dresse un bilan sans nuance de l’action politique dans son pays, Haïti, qu’il définit comme « une catastrophe qui végète ». Et c’est la faute de tous, tant de la part des « exclus qui vénèrent leurs chaînes », que de la « bourgeoisie flibustière », que des « voyous travestis en politiciens »…
Un fou et un enfant vont se trouver témoin d’un vaste règlement de comptes. Et tout commence par une histoire de miroirs qui refusent de renvoyer les images. Cocteau aurait apprécié cette parabole, lui qui disait que les miroirs feraient bien de réfléchir avant de renvoyer les images… eh bien, en Haïti, c’est possible. L’histoire commence donc avec ce fou qui s’installe dans un couloir d’avalas, ces boues, ces ordures et pierres charriées violemment qui dégringolent du haut des mornes en emportant tout sur leur passage et dont un certain Aristide aura fait la métaphore de son parti politique. Évidemment, dès qu’il se met à pleuvoir, la cabane du fou est emportée. Mais il recommence, encore et encore, Sisyphe tropical. C’est Éric qui prend le récit en main, il s’implique en disant « je », même si nous, lecteurs férus d’écriture haïtienne, nous méfions de la réalité personnelle de ce pronom vraiment trop fluctuant.
En fait Éric vient juste d’être radié. Il travaillait comme fonctionnaire et, d’un coup, sur les conseils certainement éclairés du FMI, l’Élu a procédé à un drastique dégraissage
« Combien de fonctionnaires avaient été mis à pied dans le cadre d’ajustement structurel ? Dix mille ? Vingt mille ? J’étais sans doute le seul du lot à avoir assez de couilles pour prendre la décision de buter le ministre. » (p.25)
Et c’est bien ce qu’il va faire. D’abord flinguer Mataro, le ministre, après on verra. Nettoyer tout ça. Il a du boulot sur la planche car ce pays n’a pas été nettoyé depuis des lustres, et il faut bien que quelqu’un commence. Éric va traquer Mataro, bientôt l’avoir à sa merci, mais ce poisson s’avère trop petit. Il faut remonter la piste, il s’entraîne au tir sur toute la racaille qui lui fait obstruction et il devient franchement bon. En fait, Éric a bien fait d’épargner Mataro, cela lui permet d’éliminer en premier Ti Nestor, bòkò favori de l’Élu. Et un de chute. Éric est un méticuleux, et Mataro un trouillard qu’il maintient en vie. Toutefois dans les rues, ça ne va pas mieux, non seulement les miroirs sont aveugles mais en plus, voilà que les lettres s’inversent. Et sans les miroirs, on ne peut donc plus déchiffrer les écrits. La situation se complique terriblement… enfin, pas pour tout le monde car dans ce pays, peu de gens, en réalité, savent lire.
Éric est bien obligé, pour s’en sortir, de continuer à flinguer des tas de gens. On peut se dire qu’ils n’avaient qu’à ne pas se trouver là. Et, de toutes façons, nous avons bien compris depuis une centaine de pages, que les innocents ne sont pas foison dans cette histoire de fous (sauf, peut-être, cette fille balancée sur le trottoir par le ministre de l’éducation nationale parce qu’elle lui avait avoué aimer la poésie). Le fou, justement, sauve encore une fois la mise au héros. En l’entraînant sous terre, dans les boyaux d’égouts. En fait, tout continue à s’inverser : on avait déjà vécu pareille situation à la fin de La discorde aux cent voix d’Émile Ollivier, un grand moment. Mais ne nous égarons pas, c’est déjà assez compliqué de suivre Éric dans son périple mortifère. Les ministres serrent les fesses car ils sont peu nombreux à avoir la conscience tranquille, du moins pour ceux qui en ont une. Et particulièrement celui de l’éducation nationale, surtout quand il tombe entre les mains d’Éric. Le périple continue, sans répit, et l’on se retrouve presque sans s’en apercevoir dans le paysage final de La piste des sortilèges, ce qui, somme toute, est fort logique. Car cette piste mène bel et bien à l’angle des rues parallèles. C’est un bon endroit pour mourir, surtout quand on est poète, comme Anastase qui n’arrive à écrire que de belles choses invisibles. Même Dieu n’y peut rien, devenu vulnérable. Deux journalistes sérieux tentent de rendre compte, mais compte de quoi, au cœur de cette tempête d’impossibles qui, pourtant, arrivent, sans cesse, par vagues de boue et d’ordures. L’Élu survit à tout, entraînant son apparence de pays vers cette absence d’avenir.
Éric se bat, seul, à devenir fou lui-même. Sans presque personne sur qui s’appuyer. Sauf, peut-être, un enfant à sa fenêtre et un fou dans un ravin qui astique un miroir de pacotille.
MORBRAZ   
   

jeudi 18 février 2010

Un oubli pas si banal de Gary Victor

Banal oubli de Gary Victor, paru chez Vents d’ailleurs (septembre 2008)

     Voilà bien un titre en forme d’antiphrase. En effet, rien n’est moins « banal » que cet « oubli ». Pierre Jean, écrivain de son état mais quelque peu en panne d’inspiration, se remonte le moral à coups de gins tonics dans son bistrot préféré. Il est un peu secoué car sa maîtresse vient de le plaquer et il abuse de l’alcool. Il faut révéler discrètement qu’il possède une étrange particularité : c’est un type stigmatisé. Et au sens propre du mot. Il porte des cicatrices en pleines paumes. Une sorte de saint… mais le voilà qui sort du bar excédé par la sinistre musique du pianiste albinos. Il part vite mais arrête brusquement sa voiture sous un arbre centenaire qu’il affectionne, pris d’un terrible doute. Il sent qu’il a oublié quelque chose au bar… et quelque chose de très important. L’évidence lui saute enfin à la conscience : Pierre Jean s’est oublié là-bas. Il retourne comme un fou jusqu’au bar, demande à James, le patron, ce qu’il en est : c’est trop tard. Une femme est partie avec l’autre Pierre Jean. Voilà l’histoire lancée. Pierre Jean va se chercher partout. Il bénéficiera de l’aide méticuleuse alcoolisée de l’inspecteur Azémar Dieuswalwé que l’on a connu dans sa précédente enquête lorsqu’il cherchait le son volé des cloches de La Brésilienne1. Un adjuvant de poids. Mais ils ne seront pas trop de deux dans cette quête affolante.
     Attention, tout se complique car Gary Victor, écrivain devenu personnage par la force des choses, est aussi sur les rangs. Il est à son tour contraint de rentrer dans sa propre fiction. Pas question de laisser filer dans la nature un imposteur sûrement schizophrène, ce Pierre Jean -qui refuse le diktat de son créateur- et qui se balade à la recherche de son prétendu manuscrit Nuit muette sur la croix de l’arc-en-ciel. Ce fou mégalomane est convaincu de faire tomber le Nobel dans l’escarcelle d’Haïti avec ce monument de littérature ! Mais il y a un problème de poids : Gary Victor lui-même sait parfaitement que ce personnage qu’il a créé de toutes pièces est en train de lui jouer une belle entourloupe. Pierre Jean est tout bonnement en train de s’approprier l’œuvre en gestation. Le personnage s’est évadé du roman et se met à vivre dans la vraie vie les aventures qu’il s’invente du coup tout seul. Plus du tout maîtrisable… Et rien ne va plus lorsqu’un dernier comparse débarque sans crier gare, Peter Choisson qui poussera même le luxe jusqu’à signer de son propre nom une lettre revendicative à l’éditrice de Gary Victor, Jutta Hepke, pour la menacer !
     Ce qui devient déroutant pour Gary Victor, c’est que personne ne semble plus le connaître, alors que dans l’aventure tout le monde reconnaît Pierre Jean ! Pendant ce tourbillon stérile, l’inspecteur Dieuswalwé veille en comptant les morts –car il y en a beaucoup !- qui s’entassent tranquillement au gré de la folie d’un tueur en série qui se prend pour un poète, marquant chaque victime d’un lambeau de texte d’apparence ésotérique. On retrouve dans ce roman tonique et embrouillé sur le thème du rapport entre auteur et personnages, le souffle épique des poursuites de La piste des sortilèges2, la puissance des personnages égarés dans un univers à la Jérôme Bosch, le tout enrobé d’un réel-merveilleux toujours bien vigoureux en Haïti, efficacement mis en scène par un Gary Victor en très grande forme. Enfin… à moins que ce ne soit Pierre Jean ramené parmi nous par la grâce de baron
Samedi… ou peut-être, le saurons-nous jamais, ce Peter Choisson bien au chaud dans sa camisole… 

MORBRAZ

1  Les cloches de La Brésilienne, 2006, éditions Vents d’ailleurs. 
2 Paru en 2002 chez Vents d’ailleurs.

Les cloches de la Brésilienne, une histoire sans son, mais avec tout le reste...

Les cloches de La Brésilienne de Gary Victor, roman paru chez Vents d’ailleurs en 2006.

     
 Si l’inspecteur Dieuswalwe Azémar débarque à La Brésilienne, ce n’est pas de gaieté de cœur. On l’a envoyé là-bas régler un problème improbable : quelqu’un aurait volé le son des cloches. Et ça ne saurait tomber plus mal car la fête patronale est imminente et cette fête sans les cloches sonnant à toute volée, c’est tout simplement impensable. Azémar a été dépêché dans ce trou de campagne pour résoudre l’énigme, il s’y attelle donc. Azémar serait en fait une sorte d’inspecteur Columbo à la tenue encore plus négligée, porteur jour et nuit de lunettes noires car il faut toujours avoir l’air de ce qu’on est réellement, extrêmement porté sur le rhum mais se servant de ce breuvage pour s’éclaircir les idées qu’il a fort embrouillées en période sobre. Gary Victor ne nous avait pas préparé à la réception d’un polar tropical, mais le coup d’essai sonne juste, infiniment mieux, faut-il le dire, que ces cloches désespérément muettes. 

 

      N’allez pas chercher dans ce roman truculent une piste quelconque :
     « Comme tout Haïtien, ce dernier ne faisait aucun cas de la logique la plus élémentaire »… 
laissez-vous mener par cet inspecteur têtu et fouineur qui veut comprendre. Il va se heurter dans sa quête à bien des méchants qui souhaitent le trucider ou, au moins, lui faire assez peur pour qu’il rentre à la ville… là-bas, loin… mais non. Azémar Dieuswalwe s’accroche et pénètre dans le mystère. Lefenec, un prêtre à l’odeur forte et à la bretonnitude affirmée, portant ensemble soutane et Beretta 7,65 avec une même assurance, va l’aider. Enfin… rien n’est moins sûr ! L’affaire prend rapidement un sale tour politique et Azémar se retrouve en plein règlement de compte entre les notables du coin. Il y aura, inévitablement, une Dominicaine dans cette histoire, elle s’appellera Mireya. Depuis la Niña Estrellita de L’espace d’un cillement  d’Alexis, le personnage de la gentille prostituée dominicaine est devenu un standard dans le roman haïtien. Mais un petit réconfort ne se refuse pas, d’autant que la situation se complique du fait des agissements insaisissables d’un certain Al Quaida, un fou, disent les uns… mais dans une histoire de fous, c’est normal qu’il y ait un premier rôle ! 
     « Quand on est dans la déraison, il vaut mieux y aller franchement, sans fausse honte » (p.45) 
et sur ce point au moins, on va pouvoir compter sur Al Quaida !
     Les histoires d’amour –les vraies, celles qui comptent, qui laissent des traces- viendront peu à peu embrouiller l’intrigue, oblitérer jusqu’à l’ombre de la quête ; les psaumes beuglés par les pasteurs états-uniens au rôle plus que louche dans cet endroit paumé iront rebondir contre des hymnes jaillis des hounforts vodous ; des scènes d’amour atteindront la lévitation bien au-dessus d’un mapou pourtant géant ; toute la clef de cette histoire labyrinthique tiendrait-elle dans le chant d’un ortolan ?
     Une petite fille agile s’enfuit une fois de plus vers le haut des mornes avec une calebasse bien serrée entre ses mains. 
     Il est temps pour l’inspecteur d’avaler un long trait de tranpe, un truc à vous arracher la gorge mais un bon carburant pour les méninges. Les petites filles charrient de lourds secrets. Il est temps de jeter les lunettes noires aux orties. 
Et la lumière, soudain, est.

MORBRAZ

dimanche 31 janvier 2010

Dieu en balade dans le jardin de Gary Victor

Gary Victor, Je sais quand Dieu vient se promener dans mon jardin, paru aux éditions Vents d’Ailleurs en mars 2004

Jutta Hepke, éditrice, rencontre un problème récurrent de confrontation avec les auteurs : le choix du titre. L’écrivain en a choisi un, il est sûr que c’est le bon : c’est rarement le cas. Or, le titre est en grande partie ce qui fait que le livre se vend… ou reste sur l’étagère du libraire. Kettly Mars s’accrochait à La dernière part de pureté et Jutta Hepke impose finalement La nuit hybride titre qui manifeste subtilement la chair de ce beau roman. Mais c’est toujours un combat.

Petite note en passant : je ne suis aucunement lié à la maison d’édition Vents d’ailleurs ; je me fais l’écho de ses parutions car son travail de recherche de textes très ciblé sur la production romanesque en Haïti tient de l’acharnement culturel. Et il faut une sérieuse dose d’inconscience, voire de folie, à s’accrocher à mettre en lumière ce singulier bastion de la francophonie de la Caraïbe. Surtout quand on est toute seule, installée loin des 5° & 6° arrondissements parisiens, en province, dans un petit village, qu’on est fragile d’apparence, et… allemande d’origine !

Revenons maintenant à ce roman de Gary Victor. Le titre initial était : Chute dans un cône d’ombre (voir pp. 52-53 : « je commençais à glisser lentement vers un gouffre si obscur… », p. 157, p. 190). On peut apprécier tout l’humour amer de cette naissance à l’envers à mettre en parallèle avec la marche à reculons déjà évoquée par Ollivier dans La discorde aux cent voix1. Après un incipit d’aspect autobiographique, on s’attend au récit d’un névrosé. Adam, habitant un improbable Éden, macère ses problèmes de relation au père combinés à ses difficultés de couple, qu’il embrouille de formules mathématiques savamment cryptées2. Gary Victor annonce un jeu entre Créateur et créature, l’écrivain et le personnage, Dieu et l’homme conscient, parabole en écho avec la Genèse 3-9, la chute originelle et la fuite du jardin d’Éden à cause d’Ève. Maintenant, le paradis est pourri. Le « héros » du roman se nomme d’ailleurs Adam Gesbeau, et sa femme, Ève. Quand Adam aura choisi la duplicité : devenir son marassa opposé dans le monde réel pour mieux cerner la situation, Ève deviendra Lilith, (p.109)… Adam va passer une grande partie de son temps à tenter d’échapper à Dieu durant tout ce récit… et d’ailleurs avec un certain succès. Échapper à Dieu, à son père, à son président…
Le monde n’étant constitué que d’apparences, il est très difficile de prendre appui sur une réalité. L’écrivain, face aux difficultés à assurer sa propre subsistance, devient un gibier de choix pour le pouvoir en place qui peut alors le manipuler, se servir de son talent à des fins personnelles. Les personnages eux-mêmes vont se dédoubler de manière anarchique et proliférer dans leurs turpitudes pour assouvir impunément leurs vices. Il y a du règlement de compte dans l’air empesté. Gary Victor place l’écrivain de papier face à ses responsabilités.

Lui-même prend les siennes : il dénonce de manière vigoureuse l’atmosphère délétère de cette fin de règne d’Aristide. Pour lui, être haïtien, c’est toujours être prisonnier, certains même ne sortent jamais de leur unique cellule initiale. Ils y demeurent dans « un cône d’ombre », (p.157), incapables de naître, reculant à jamais la responsabilité de se prendre en mains. Le président (ici « l’Élu »…) propose à Adam de devenir l’écrivain de la nouvelle histoire du pays : c’est lui qui inventera les rôles des différents personnages politiques. Adam va alors officier le visage dissimulé derrière un masque, celui de Charlemagne, figure mythique du rebelle3. Il est devenu un homme « différent », tellement différent que sa propre femme ne le reconnaît pas et trompe allègrement Adam avec cet homme nouveau qui a tout pour la séduire, puissance, argent et confiance absolue du président. Adam étant patient d’un hôpital psychiatrique, il rencontre quelques difficultés dans ses rapports avec son prétendu psy, le fameux docteur Papon, (qui semble bien plus intéressé par les appâts d’Ève –qu’il considère d’ailleurs comme une « salope » (p.61)…- que par le sort d’Adam).
Dans un monde aliéné, la seule solution envisageable est de se montrer aussi fou que les dirigeants. Question de survie. Adam accepte la mission et, pour la mener à bien, ira même jusqu’à devancer les désirs du président mégalomane. En Haïti, il est une croyance : faire l’amour à une pauvresse porte bonheur. Les hommes de pouvoir rôdent, de nuit, autour de la mendiante, elle est la clé pour s’emparer de la présidence. Adam endossera les nippes de la vieille prostituée et même sa personnalité pour atteindre les personnages les plus pourris du régime. Mélange des temps, présent/passé, dans la même phrase, brouillage de l’histoire qui s’accélère à tel point que le président est sûr de fêter le tricentenaire de la libération de l’île (p.89), tout est manipulation : C’est Adam Gesbeau qui tue et c’est à lui que le président confie l’enquête sur les meurtres… Adam se cache et devient « le » masque, comme dans les cérémonies rituelles africaines. Il erre en enfer, livré à sa propre folie, acteur et victime du pouvoir. Au bout de cette longue métaphore désabusée sur la putréfaction inhérente à la pratique politique, où les chimères peuvent se reconnaître dans les «ratropouvermouchiques» déjà mis en scène par Frankétienne dans Ultravocal, cercle vicieux de la dictature en Haïti, de la folie mégalomane de Duvalier à celle d’Aristide, Adam prend le parti de s’en prendre finalement à Dieu lui-même qui, somme toute, semble plus accessible : « Dieu n’a pas le temps de réagir. Je lui tranche la tête. Au même moment, je tombe dans un cône d’ombre… »
Mais il faut dire, à la décharge d’Adam, que Dieu l’a tout de même bien cherché.

MORBRAZ


1 Éditions Albin Michel, 1986, p.183-185.
2 Le mystère de la formule mathématique s’explique ainsi : il s’agit du calcul «exact» de la fameuse dette, alignement de chiffres très long que les chimères téléguidées par Aristide (voir p.15 : « ces pillards qui précèdent l’avancée du général prêtre docteur intellectuel démocrate futur dictateur ») avaient appris par cœur et récitaient dans les rues… 21 685 135 571, 48 (en US $). A noter que ce nombre ne comprend pas le chiffre 9… n’y aurait- il rien de… neuf en Haïti ?
3
En hommage, sans doute, à Péralte le libérateur, assassiné par les GI yankees lors de la guerre contre les Cacos.

mardi 26 janvier 2010

Gary Victor, écrire en Haïti

Gary Victor, écrire en Haïti

« Vainqueur ou vaincu, surtout vaincu, ne laisse à quiconque, pas même à Dieu, le soin d’écrire ton histoire » (in Banal oubli, 2008)

Gary Victor naît le 9 juillet 1958 à Port-au-Prince. Replaçons ce moment dans l’histoire : c’est le tout début de la période Duvalier qui va durer vingt neuf années en tout. Son père est professeur de sociologie et écrira, en tant que tel, quelques excellents ouvrages critiques qui feront référence, dans lesquels il développe sa vision de la société haïtienne, en dehors de toutes préoccupations officielles. Sa mère est fille de paysans de la région de Cayes, elle fait ses études à Port-au-Prince. Gary grandit dans une famille unie. A la fin de ses études secondaires, il choisit la voie de l’agronomie pour acquérir une bonne connaissance de son pays, lui qui ne connaissait que Port-au-Prince. Il y a longtemps que la passion d’écrire le tenaille. À treize, quatorze ans déjà, il se plaît dans la rédaction de contes et de courtes nouvelles. Même si ces premières œuvrettes ne connaîtront jamais l’édition, le virus de l’écriture est solidement implanté. Dès 1986, Gary Victor obtient une place de chroniqueur au journal Le Nouvelliste. Avec « Sur la corde raide », il aborde librement les problèmes de société. Il commence aussi à y publier des nouvelles.
La radio, en l’occurrence Radio-Métropole, s’intéresse aussi à son talent dès le printemps 1992. Gary reprend alors son personnage d’Albert Buron qui fait l’objet d’une première apparition radiophonique. Mais Gary Victor, ne supportant pas la situation suivant le coup d’état militaire de septembre 1991, part pour le Canada. Exil volontaire d’août 1992 à 1996. L’effet d’attirance ne joue pas vraiment. Il prend le temps d’écrire une longue nouvelle : Le sorcier qui n’aimait pas la neige, puis un recueil de nouvelles portant le titre de cette nouvelle. Et il rentre au bercail. Il revient à Radio-Métropole pour reprendre la saga d’Albert Buron, son personnage phare créé en 1981 : Albert Buron ou l’art d’être intellectuel. C’est un succès populaire phénoménal qui fustige l’attitude des intellectuels (ou prétendus tels) haïtiens et met au jour leurs jeux d’apparence et leurs manipulations. Le tout dans la lignée de l’humour de Justin Lhérisson, la critique sociale caricaturale, une sorte de Guignols de l’info en réellement caustique.
Un détail, mais qui a son importance : Gary Victor est aussi un redoutable joueur d’échecs. Il a été champion national en Haïti, il a participé aux Olympiades d’échecs et, à ce titre, a beaucoup plus voyagé sur la planète qu’en tant qu’écrivain invité aux colloques internationaux. Et, n’en déplaise à sa grande simplicité, il reçoit de la République Française la décoration de Chevalier de l’ordre national du mérite en 2003 pour la valeur de son œuvre publiée en langue française.

Mais revenons à la littérature, l’imaginaire de Gary Victor est son vrai moteur, pour lui la seule solution pour son évasion de ce monde d’enfermement et de manipulation. En Haïti, l’homme de la rue, dit-il, n’a aucune chance, au milieu du désordre ambiant, d’accéder à la moindre parcelle de vérité sur laquelle s’appuyer, à partir de laquelle réfléchir. Il n’a donc aucune possibilité de comprendre la réalité. De ce constat, Gary Victor exploitera le personnage du « fou » dans toute son œuvre romanesque. Car le fou est justement celui qui est dans la réalité. Et les romans vont se suivre à une bonne cadence. Le tout premier est Clair de Manbo, paru en 1990 à Port-au-Prince chez Deschamps. C’est le déclic, la mise en orbite de son univers onirique. En 1992, Un octobre d’Elyaniz (écrit en pleine période de dictature) reprend les aventures de Sonson Pipirit. Sonson Pipirit, Albert Buron, il faut préciser qu’il existe bien une sorte de filiation entre ces deux héros, mais alors qu’Albert Buron se confine dans son jus de médiocre professionnel, se complaît dans l’art de stagner, Sonson Pipirit évolue parce qu’il ne craint pas de se remettre en cause, de voyager en terrain miné, et même d’affronter les dieux avant de revenir sereinement à la réalité après son chemin de croix librement consenti.
En 1996 paraît donc chez Deschamps un énorme roman, La piste des sortilèges1, qui voit encore ce même héros, Sonson, aux prises cette fois avec les créatures du vodou alors qu’il est en quête de son ami fraîchement assassiné qu’il veut ramener coûte que coûte au monde des vivants. 1998, il est temps de débusquer Le diable dans un thé à la citronnelle2, en 2000 il est urgent de se donner rendez-vous À l’angle des rues parallèles3 roman qui vient alors de paraître à Port-au-Prince et dont le titre résume avec un humour acide la situation exacte d’Haïti à cette époque. 2002 : partageons un moment intime dans Le cercle des époux fidèles. Mais un virage important a été pris en 2001 à l’occasion du Salon du Livre de Cayenne. Gary Victor y a en effet rencontré l’éditrice Jutta Hepke. C’est le début d’une riche collaboration, suivent en effet Je sais quand Dieu vient de promener dans mon jardin (2004), Le diable dans un thé à la citronnelle (2005), Les cloches de la Brésilienne (2006) et Banal oubli (2008) qui sont édités directement chez Vents d’ailleurs. Et Gary Victor s’est retrouvé en résidence d’écriture à Montpellier où il a mis la dernière main à ce qu’il appelle un « gros livre ».
Voilà donc pour les romans, mais Gary Victor est aussi un auteur de pièces de théâtre. Citons entre autres Anastase qui est une adaptation de son roman À l’angle des rues parallèles, mise en scène par Daniel Marcelin comme d’ailleurs cette même année 2001, une pièce de boulevard Le jour où l’on vola ma femme. En 2003, sort Nuit publique, une pièce sur la solitude du couple, et en 2006, La reine des masques dont la mise en scène était assurée cette fois par Albert Moléon. Ce catalogue ne serait pas complet sans évoquer aussi le travail effectué pour la télévision, une série intitulée Piwouli, du nom d’une sucrerie locale pour les enfants, sur Télé- Max.

Un homme très pris, très actif et pourtant très disponible. Gary a bien l’allure du pilier de rugby, il en a aussi la solide poignée de main. Son rire est franc et sonore. Il écrit des romans délirants dont l’ingrédient de base est l’humour, un regard décalé sur l’état de son propre pays, mais c’est surtout un auteur plein d’espoir qu’il est urgent de lire et de faire connaître.
MORBRAZ


1 Édité en 2002 chez Vents d’ailleurs, en France.
2 Édité en 2005 chez Vents d’ailleurs.
3 Édité par Vents d’ailleurs en 2003.