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samedi 13 février 2010

Le Peuple des Terres Mêlées de René Philoctète (1989)

Le peuple des terres mêlées de René Philoctète (1989) éditions Deschamps, collection Les cahiers du vendredi.

     D'abord un mot sur cet auteur discret, poète du trio spiraliste, ayant écrit trois romans, Le peuple des terres mêlées et Une saison de cigales (1993), après un tout premier roman datant de 1973,  Le huitième jour qui s'était vu couronner du Prix de l'an 2000 (du nom de cette maison d'impression-édition). Philoctète est né à Jérémie en 1932. Les plus connus de ses poèmes sont à coup sûr Margha, Ces îles qui marchent, et Caraïbe. Mais il a également écrit pour le théâtre. Il est aussi fondateur, avec entre autres, Davertige, Anthony Phelps et Serge Legagneur d'Haïti Littéraire.

Mais revenons à notre objet d'étude. Ce roman s’ouvre et se déroule jusqu’à la fin sous la menace d’un oiseau-cerf-volant qui plane au-dessus de la petite ville d’Elias Piña en Dominicanie, mais tout près de la frontière haïtienne. Le señor Perez Agustin de Cortoba y représente fidèlement Rafael Leonidas Trujillo y Molina, amoureux fou de  "cette chose-formidable-près-du-ciel qu’on appelle la Citadelle Henry" qui a eu l’audace de pousser en territoire haïtien. Ce sera l’histoire d’une vengeance.

   Pedro Brito, ouvrier dominicain d’une usine sucrière, vit avec Adèle, fille d’Haïti. La menace couve, la rumeur du  «sang qui va couler» s’amplifie avec la présence des soldats qui investissent Elias Piña. Les ouvriers se réunissent et s’organisent pour lutter contre ce danger qu’ils pressentent.
«L’opération Cabezas Haitianas a commencé depuis plus d’une heure – La scène est à la frontière Haïtiano-dominicaine – personnages : les deux peuples […]» (p.40)
    En effet, Trujillo a décidé que son peuple était celui des «blancos de la tierra ». La promotion du mythe a commencé : les biplans de l’armée couvrent le pays de vignettes qui tombent du ciel comme une fête, le peuple élu doit être heureux : il est le peuple blanc ! L’image paradoxale d’une «pluie fine, bleue à force d’être fine» s’impose alors et réapparaîtra de manière anaphorique tout au long de la tragédie de ces «Vêpres dominicaines». La pluie fertilisante, si souvent attendue, si fortement espérée, et qui ne vient que rarement, ou trop tard, ou trop fort. Et Don Agustin s’efforce d’enterrer « un rayon de soleil qu’il avait pendu haut et court », pas d’espoir. Nous sommes en 1937, entre le 2 et le 4 octobre. Les journaux ont peu parlé de ce massacre, ceux d’Haïti même attendront deux bons mois avant de manifester leurs larmes de crocodiles pour demander de l’aide à d’hypothétiques bienfaiteurs, afin, sans doute, d’alourdir leurs escarcelles personnelles. Black-out sur ces Vêpres. Silence en Europe.
Silence partout. Guillermo Sanchez a beau tenter d’agiter les ouvriers, les Haïtiens auront toujours autant de mal à prononcer le nom fatidique «perejil». Les miliciens le savent bien : le persil, «un condiment, roturier de potager»(p.93), devient une arme de tri redoutable et les têtes haïtiennes volent sous les coups de machettes. Il existe ainsi partout des mots qui tuent, des mots ridicules : «perejil», persil… Guillermo a un air de fraternité avec le Paco Torres d’Alexis dans Compère Général Soleil, il s’agit d’ailleurs de la même histoire, Alexis avait pris soin d’inclure ces «Vêpres dominicaines» sous forme d’une nouvelle incluse dans son roman, une nouvelle forte, à l’écriture brillante, Philoctète spiralise la relation de cette horreur, en donnant la parole de témoin à la guagua surnommée Chicha, équivalent dominicain du tap-tap d’Haïti. 
Cette voiture-personnage, comme le petit peuple qu’elle transporte, voit clair en politique comme dans le cœur des gens. Elle aime Pedro et Adèle, elle sait leur histoire. Même si elle a peur : «Moi, Chicha, je tremblais sur place, de mes bielles, de mes ressorts, de mes boulons…» (p.84) et elle a raison, Adèle «la negrita se plie en avant. Le mot l’a tuée». Au beau milieu des pubs pour Cutex et Coca-Cola. Evidemment. Mais le merveilleux haïtien joue à plein : la tête d’Adèle s’enfuit seule et continue à témoigner, à blaguer, à rire de toute cette horreur, à la nier, à vivre… Adèle rêve, portée par les effluves de lessive des habits de travail de son homme. Pedro arrive trop tard, sa tête tombe aussi, sous quelle machette, cela n’a plus aucune importance, c’est lui d’ailleurs qui s’empare de l’énonciation. La chicha se tient coite. L’homme à la pipe éteinte se tait, lui qui a tout vu. Leonidas Rafael Trujillo y Molina comprend que la citadelle Henry ne lui appartiendra jamais, malgré tout ce sang versé.  La maison de Pedro brûle, il faut effacer toutes traces. Reste la pluie bleue qui naît des jambes d’Adèle, restent les oiseaux verts qui jaillissent de ses bras… Chicha la guagua se laisse mourir de n’avoir été que témoin tandis que le vieux fumeur rallume sa pipe.  Restent les hommes, les Haïtiens miraculés de l’extermination et les Dominicains exténués, «ceux qui ont espéré ensemble la bonne récolte, tremblé dans les mêmes cases quand soufflent dehors les vents mauvais…», rien ne peut les séparer, eux qui «sont venus coupler leur vie, d’ici à l’autre bord, avec le rêve de créer le peuple des terres mêlées». Reste «le ciel nu, libre par-dessus les clameurs de la frontière» qui espère cette pluie fine et bleue, cette brassée joyeuse d’oiseaux verts.

MORBRAZ

dimanche 10 janvier 2010

Aube tranquille de Jean-Claude Fignolé


Aube Tranquille de Jean-Claude Fignolé (1990) paru aux éditions du Seuil

Le roman précédent de Jean-Claude Fignolé, Les Possédés de la Pleine Lune, se terminait sur ces mots :
«Toutes nos histoires de femmes blessées par l’amour, blessées d’amour, continuent. Dans la solitude et dans la folie. Continuent.» (p.215)
Ce nouveau roman, Aube Tranquille, peut être lu comme une vigoureuse improvisation spiraliste sur ce thème. Ici encore, les femmes vont manipuler les hommes et s’en servir, mais autant dans les Les possédés de la pleine lune, le récit -même éclaté- tournait à partir de l’axe du village des Abricots, dans Aube Tranquille, l’unité de lieu elle-même se trouve, au sens propre du mot, disloquée. Aube tranquille prend résolument une «couleur» polyphonique avec ses incessantes migrations identitaires des personnages utilisés sur plusieurs registres en ubiquité. Ainsi, Sœur Thérèse, nonne catholique française volant vers Port-au-Prince, est-elle, devient-elle Sonja, mais l’hôtesse de l’avion d’Air France est elle aussi un reflet, un écho de chair de cette même Sonja. Le personnage féminin au centre des Les possédés de la pleine lune, Saintmilia, réapparaît, en ancêtre, dans le cours de cette spirale décalée qui a son point de départ dans le XXème siècle mais bascule -avec les mêmes personnages- dans les parages de la Révolution française et du Consulat. D’autres personnages resurgissent des Possédés de la pleine lune, comme Agénor dont la liaison avec Violetta, la fille de l’eau, se découvre plus clairement! Ainsi Aube tranquille se trouve-t-il paradoxalement être à la fois source et continuation des Possédés de la pleine lune.

L’histoire se développe selon une totale absence de critère, dans cette liberté absolue si chère aux spiralistes, ne suivant que les à-coups, les transpositions et les métamorphoses du rêve. Aube Tranquille n’est donc pas un roman au sens habituel du genre: physique¬ment, on remarque d’emblée l’absence de ponctuation, du moins trouve-t-on des virgules, des points d’exclamation ou d’interro¬gation, mais aucun point. Donc pas de délimitation temporelle ou spatiale, l’auteur peut à loisir croiser son récit en superposi¬tion immédiate sur plusieurs époques et différents endroits et les actions elles-mêmes, brusquement coupées sur un geste commencé ou un mot prononcé, se continuent ailleurs et à une autre époque (technique habituelle au montage cinéma mais qui offre une déconcertante fluidité à l’écrit, l’imaginaire du lecteur fonction¬nant alors en «collage»!). Pas de point, donc pas de vrai repère.

Soeur Thérèse rêve-t-elle durant le vol ? Écoute-t-elle la cassette que sa mère, en veine de lâche confidence, au moment du départ lui a glissée dans les mains avec le magnétophone?
Le début de cette histoire-multiple s’ouvre en 1775, sur l’île de Saint-Domingue: Saintmilia est une vieille esclave de l’habitation du riche Suisse Wolf von Schpeerbach, époux de la très belle (et très dure) Sonja Biemme de Valembrun Lebrun. Parallèlement, de nos jours, Sœur Thérèse a pris place dans l’avion qui la mène (la ramène ?) en Haïti. Elle n’avait pas souhaité prendre le voile, c’est une histoire secrète de famille qui l’y a menée et elle n’en connaît personnellement pas les causes. La cassette l’éclairera peut-être. Elle plonge dans l’ambiguité de sa situation qu’elle confond avec son ambivalence amoureuse. L’hôtesse s’appelle Sonja, comme cette ancêtre mythique dont il lui faut endosser la peau pour une expiation qu’elle n’envisage que d’une façon religieuse. Mais la peau de Sonja est celle d’une femme d’obsession sexuelle. Comme dans la perception onirique, les personnages se meuvent et mutent en se fondant les uns dans les autres.

De larges plages s’ouvrent pour que se déploie la biographie de l’ancêtre Sonja, la maîtresse blanche toute-puissante et malfaisante. Émanation du diable. Et le baron suisse qui eut le malheur d’être son mari s’abandonne à écrire ses mémoires. L’ambiguité de Sonja sera -surtout- d’être une maîtresse odieuse et sadique avec ses esclaves mâles ou femelles, tout en désirant secrètement livrer son corps à la fougue de Salomon, le Nègre instruit, frère de lait de son propre mari le baron Wolf, lui aussi élevé au sein de Saintmilia. Les personnages masculins de ce roman sont encore plus maltraités que dans les Les possédés de la pleine lune : en opposition à la cohorte («la théorie» écrirait Alexis) de personnages féminins bardés de fortes personnalités, Wolf et son fils (quelque peu ectoplasmique) s’agitent mollement dans la perspective continue de la vanité des actions et du temps humains. Il est donc logique que Klaus s’entiche de Chateaubriand qu’il fréquente, un moment, assidûment. Même Salomon, tout instruit qu’il soit, n’est guère mieux loti : s’il pense en Noir, il ne cesse d’agir en Blanc et ne peut échapper à son sort de victime.
Wolf, donc, vieux loup solitaire, acquis aux idées libérales, laisse néanmoins sa femme prendre le pouvoir sur l’habitation et y faire régner la terreur, faisant torturer pour des peccadilles, allant même jusqu’à faire dépecer vive une jeune fille, Carmen, maîtresse d’un gérant espagnol, pour en saler le corps afin de l’offrir en pâture à ses frères de misère et tanner la peau pour s’en faire une descente de lit... Soeur Thérèse, toujours dans son avion, se contente de dévorer des yeux l’hôtesse noire Sonja, tout en évoquant ses troubles amours avec Soeur Hyacinthe. Sœur Thérèse se révèle lentement à elle-même par la cassette qui déroule son histoire ancienne, dénude ses racines vives, faisant soudain l’amour avec cette Sonja, avatar d’un Salomon féminisé, d’une Carmen ressuscitée, qu’elle sacrifie une fois de plus et dont l’âme retombe de l’avion sur cette terre-Afrique.

Wolf reprend sa biographie sans cesse interrompue et se noie dans le XVIIIème siècle. Sonja, fille sauvage de Bretagne est devenue maîtresse en Haïti. Brouillage romanesque : les existences se superposent au rythme haletant des corps à corps de guerre et d’amour. Sonja se montre de plus en plus sauvage et Wolf de plus en plus humain. Klaus, leur fils, n’aura de vie qu’une fois homme et évadé du carcan de l’île. Sonja, blonde aux yeux bleus se rêve haïtienne à peau noire, n’étant plus que pur bloc de haine de n’oser pas être ce qu’elle est. Elle se refuse à son mari et le torture à chaque instant de sa vie. Intervient brusquement le mythe du masque des Biemme, masque de cuivre qui adhère à la peau de celui qui ose le porter. Souvenirs entremêlés, malédictions, «sentiment du néant entre deux rêves de vie» (p.74), et tandis que Sonja fonce vers la folie et sa propre perte, Wolf en est réduit à se confier à sa maîtresse Cécile, bourgeoise avant l’heure, ayant déjà le sens de la négociation des virages historiques qui font que les fortunes établies demeurent toujours entre les mêmes mains... Wolf ne l’écoute pas et monologue «je ne cherche pas à me détruire, je cours après ce que je fus, habiter ma mémoire, habiter la mémoire de mon enfance.»(p.79). Trajectoires inverses, Wolf -celui qui a bu les larmes de son passé- ne peut être zombifié. Il essaiera toujours d’être actif et demeurera conscient.

Sonja éveille des émules parmi ses ennemis : ainsi la négresse Toukouma, la terrible rebelle. Nouvelle loi du Talion. Tandis que se rapprochent Salomon le Nègre instruit et Wolf le Blanc éclairé. A travers ses visions de transe, l’éternelle Saintmilia, qui «voit» le passé et l’avenir mais ne peut rien faire, fille d’Afrique en Ti Mèmè N’Kedi, va devoir rameuter tous ses dieux pour lutter malgré tout contre le grand diable de Sonja, «l’épouse d’un destin, pas d’un homme.» (p.165). Et Sœur Thérèse rêve toujours dans son avion. Sur l’habitation, le vodou prend place sous la vigueur déchaînée de Ti Mèmè N’Kedi qui appelle à la rescousse Damballah-Ouèdo, le dieu-Couleuvre. Sonja manque alors de peu de périr noyée... sauvée des eaux par Salomon, le fils de Saintmilia alias Ti Mèmè N’Kedi! Mais le Nègre a touché la blanche maîtresse, accentuant encore le délire de Sonja qui réclame sa castration. Wolf est seul, loin, en Suisse, à la recherche de ce fils qui lui échappe et du sens de l’histoire qui lui glisse entre les mains. En France, c’est la Terreur. Klaus trafique avec les Chouans. Soeur Thérèse, enfin arrivée, écoute encore cette cassette qui lui ressasse son histoire ancienne. Son sang, ses racines... La révélation étant faite, elle va s’en imprégner lentement, et devenir réellement celle par qui l’horreur est arrivée -sacrifice très chrétien- afin de la sublimer. Sœur Hyacinthe, amante de Sœur Thérèse, explique enfin la conception chrétienne de «l’amour pour souffrir» (p.190) que Sœur Thérèse-Sonja oppose évidemment à l’amour nègre libre et joyeux célébré dans le vodou. Frustration de l’amour pour le fils d’un dieu improbable, lui répondent les caresses masturba¬toires de Sonja, face à son époux qu’elle refuse, et rêvant au Nègre Salomon, sous le regard figé du masque des Biemme. Une appartenance maléfique qui colle à la peau.

Saintmilia, personnification d’Haïti, a beau toujours lever le poing, risible menace face à l’obsession blanche de possession totale, Sonja finit par castrer son Nègre même si cela lui coûte la vie, et Saintmilia reste là, le petit poing levé, éternelle.
Sonja -le monde blanc- l’est tout autant, toujours avide de persécuter même si, par là-même, elle -il- se perd.
Sonja la maîtresse blanche, Sœur Thérèse (avatar de Sonja) femme de foi missionnaire, sont autant de dangers dressés contre Saintmilia, toujours vivante, poing levé. Haïti n’oublie pas :
«au commencement était l’Afrique»
Fin ... ou début ?
MORBRAZ

Les possédés de la pleine lune de Jean-Claude Fignolé


Les Possédés de la Pleine Lune paru aux éditions du Seuil (1987) de J.C. Fignolé

C’est le roman d’une quête, et d’une lutte titanesque. En quête du plus simple bonheur, Agénor, pêcheur du village des Abricots, rentre en lutte ouverte contre un animal fabuleux, une savale aux allures de sirène et aux pouvoirs magiques. Cette lutte devient son unique but dans la vie: le bonheur se cache derrière cette victoire sans cesse repoussée. Cette quête s’exerce de nuit, et si la pleine lune n’arrange rien en troublant le corps des femmes et l’esprit des hommes, un être mythique, une hydre omnipotente règne par la terreur sur ce Lerne-Landernau, déchaînant son terrible droit de vie ou de mort sur le pauvre ramassis de cette fourmilière humaine qu’est le village des Abricots. La «bête à sept têtes» s’engraisse du malheur des habitants. Les êtres se désarticulent, se décharnent comme ce Raoul, personnage fugace qui n’est présent que pour un quart de sa personne, les trois autres quarts, eux aussi objets d’une quête parallèle, familiale et amicale, ont été «égarés» par la bête immonde!

Violetta, jeune fille idéale et désirable, n’agit qu’en fonction des mythes qu’elle génère et colporte à la fois, aquatique et lunaire, femelle innocemment provocante, offrant son corps à l’eau, femme fertile. Eau dans laquelle, harpon en main, chasse Agénor en quête de savale.

Louiortesse (pour lui, «ce n’est qu’un jeu») est encore amoureux de la sage Saintmilia, celle qui a, depuis toujours, choisi Agénor et son délire ichtyoïde. Saintmilia, elle, traverse les rêves, les cauchemars, les folies avec le poids terrible de sa maternité saccagée. Elle est pourtant le pilier, l’amer, le phare de ces hommes hallucinés.

Rosita, femme-enfant à la sexualité débordante, aiguillon­née par la pleine lune, se cherche un père. Toutes les femmes, magiquement liées par le sang lunaire, offrent leur épaule, leur rire, leur ventre, tout leur corps pour ramener les hommes des pays de rêves où ils s’égarent et s’engluent. Dans la pérennité du temps de l’hydre qui officie, sanguinaire, sous la bénédiction de l’Église...

C’est une grand-mère, multiple, éternelle, à la fois témoin des temps et tenante des traditions orales, qui ravaude le patchwork fuyant des biographies entrelacées, ces tissus brodés d’histoires colportées, ces chroniques infimes d’hommes et de femmes, fétus de l’Histoire.

Le village des Abricots s’épanouit secrètement à la taille de l’Univers.

PS. Je signale qu’aujourd’hui, Jean-Claude Fignolé est le maire de ce village des Abricots, loin de la dangereuse frénésie de Port-au-Prince. Il a même eu les honneurs de l’émission Thalassa
MORBRAZ

La dernière goutte d'homme de Jean-Claude Fignolé


La Dernière Goutte d’Homme de Jean-Claude Fignolé
paru au Québec aux éditions Regain/Mémoire/CIDIHCA, collection Bibliothèque Haïtienne, mars 1999.

Ce roman de Jean-Claude Fignolé datant de 1999 marque une nouvelle improvisation sur un thème déjà visité dans Les Possédés de la Pleine Lune et Aube Tranquille (deux romans parus aux éditions du Seuil), la partition en est clairement spiraliste mais la recherche narrative se voit renouvelée. Le mythe de Médée, maîtresse assassine, se mêle aux loas vodous, et l’on pense évidemment à Erzulie, déesse de la sensualité, jalouse et mélancolique, violente et coléreuse sous ses déguisements de Vierge catholique…

« …Roger laissait le livre ouvert, en permanence, à la page qui reproduisait le tableau de Médée.

[…] - Ogun ! Ogun ! Préservez-moi ! » (p.119)

Après un court prologue, le roman se déroule sur trois parties : « Yvan », « Monica » et « Roger », mais après cette troisième partie, le roman rebondit à la façon d’un polar et l’épilogue nous ramène à la vraie vie, nous sort du cauchemar, recule des « parapets de la folie » (Frankétienne) pour offrir enfin une lecture de l’œuvre de Monica « entre l’autobiographie et la fiction » (p.172). Monica est aussi un personnage entre les mains de son auteur que l’on aurait bien tort d’oublier deux ex machina… tion.

Monica est donc une femme « dans l’âge des plénitudes sympathiques » (marronné chez Pennac), elle peint, elle écrit, n’en finit pas d’écrire. Son mari est parti il y a longtemps… sans doute avait-il d’excellentes raisons. Et Monica se cache, se farde, « reflet de sa propre beauté » (p.44), c’est une possessive et lorsqu’elle embrasse pour la première fois l’ami de son fils, elle le marque : « Te voilà ma propriété. » (p.45). Monica est une intello un peu superficielle, plaquant son discours de lambeaux de Gide, de fragments de Malraux, elle s’écoute parler, croyant ainsi s’imposer aux hommes plus par ses éclats d’esprit que par ses formes aguichantes, et quand elle pose la main sur le corps de Roger, elle fredonne l’air de Carmen de Bizet, « …si je t’aime… » etc., menace à peine voilée sous une érudition de collégienne. Monica cherche non pas l’homme, mais un homme, sans doute celui qui n’est plus là, et cet homme n’est-il vraiment qu’une ombre, un Jason furtif ?

Monica, coincée entre sa culture issue de francophonie, et ses rituels vodous, consultera une voyante qui lui affirmera arriver « au bout de la tristesse ». Mais est-ce pour sortir de ce tunnel ou, au contraire, toucher le fond d’un abîme ? Si l’on se réfère au mythe de Médée, la réponse va de soi…

Yvan est le fils de cette femme si compliquée. Il est le lien entre Monica et Roger. Mais Yvan est avant tout l’amant de Roger, l’artiste peintre. Yvan n’existe réellement que par ces deux êtres excessifs : sa mère et son ami.

Fignolé ne tombe dans aucun des pièges de cette situation, il raconte avec tact et élégance cette triple liaison sulfureuse. Yvan a dix-huit ans, il est étudiant, éperdu d’admiration pour cette mère idolâtrée, éperdu d’amour pour ce magicien que représente Roger. Yvan est un être fragile. C’est une victime toute désignée. Yvan, tel un enfant qui ne veut pas comprendre, restera amoureux de Roger malgré cette hallucinante liaison entre son ami et sa mère. Il séchera les cours, il attendra. Il attendra la seule issue à cette situation.

Roger est le personnage-clé de l’histoire, il en est le révélateur. C’est un être veule entre les griffes de sa mère, il n’assume même pas son homosexualité malgré la « grande fraternité » revendiquée (p.26). Il a vingt ans. Son père aussi a quitté sa mère, mais la situation est claire : il est parti avec une autre femme. Et sa mère, logiquement, le tyrannise pour lui faire payer cet abandon.

Roger tombera amoureux de Monica. Elle l’obsède à tel point qu’il s’enfermera pour la peindre telle qu’il la devine et l’idéalise. Et lorsque Monica lui donne un baiser, il trouve d’un coup les hommes fades, « nauséeux » (p.116). Ce revirement lui permettra enfin de se rebeller contre sa propre mère. Roger deviendra fou, car il est trop fragile pour cette brusque révélation. Trop absorbé par son œuvre, il se métamorphose, devient squelettique, « un cadavre » (p.134), et quand il revient à Monica, c’est pour lui faire l’amour à sa façon. Monica plie malgré sa honte. Roger, brisé, se pense Yvan, puis le père d’Yvan. Sa raison s’échappe : des bribes de son histoire remontent vers la surface consciente, drame d’enfant violé par son grand frère. Roger sombre, il cherche ce grand frère derrière la folie, et il tuera Yvan à coups de couteau. La dernière image qu’Yvan perçoit, c’est sa mère secouée de rire… Médée, encore. Dehors, dans Port-au-Prince, les armes tirent, toujours.

Fignolé nous entraîne dans sa spirale scandée par les interventions des « tantes » qui remplacent étrangement les grands-mères des Possédés de la Pleine Lune, celles-ci s’expriment également avec ces mêmes glissements d’énonciation, de la troisième à la première personne du singulier, discours brouillé comme une conversation surprise dans la foule, et la grand-mère revient de temps en temps mettre un peu d’ordre dans toutes ces dérives. Les « tantes » vont peu à peu disparaître, fondre (p.153), leurs bébés se changent en poissons (en savales ?), les rêves se télescopent. Et le rythme des jours, c’est encore le tir sporadique des armes dans la ville. Fignolé fait montre, une fois de plus, de tout le courage qui manque si cruellement aux écrivains de la diaspora : il décrit, il dénonce la situation insupportable dans laquelle se trouve Port-au-Prince

« Une ville de carnage. Bientôt ne survivront que les carnassiers. Policier vénal et fonctionnaire corrompu. Homme d’affaires contrebandier et intellectuel trafiquant de drogue. Politiciens prostitués et chef d’État proxénète. A leur solde, des assassins stipendiés, provenant de la lie du peuple. » (p.107)

L’épilogue offre au lecteur acrobate une relecture possible de cette œuvre très noire… libre à l’imaginaire de chacun d’entrevoir d’autres horizons. Une lumière, une lumière forte : celle d’Ogun, pénètre enfin Monica-Médée, elle quitte cette scène sanglante pour vivre à nouveau l’amour, ensemencée par cette dernière goutte d’homme.

MORBRAZ