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mardi 2 mars 2010

La passe du vent, d'Éric Sarner, une enquête rêveuse

La Passe du Vent, une histoire haïtienne, d’Éric Sarner, éditions Payot & Rivages, Collection « Voyageurs Payot » (1994). 

Un mot d’abord sur Éric Sarner. Il est écrivain mais aussi poète et homme de télévision, on lui doit entre autres Monos, 1971 ; Beyrouth, Beyrouth à vif, 1985 ; Jazz Encre, 1988 et Mourir place Tian An Men chez Orban, 1990. Son dernier livre est Sur la route 66, petites fictions d’Amérique, paru en 2009 chez Hoëbeke. Autres talents : artiste plasticien et documentariste.
Mais je le place ici en continuateur de Michel Séonnet et son Jacques Stephen Alexis. Rappelons-nous en effet le coup de pied au cul final tout droit jailli des contes africains, et ouvrons La Passe du Vent à la dernière page :
« Sé sa m’tal wè yo ban’qm yon ti kout piyé m’vin tonbe jouk isit rakonte nous sa »  « C’est ce dont j’ai été témoin. D’un coup de pied, on m’a envoyé ici pour vous en faire le récit. » (p.244)
…comme un air de fraternité.

Une enquête rêveuse
  La Passe du Vent, c’est le nom qu’on a donné au détroit qui sépare Cuba d’Haïti. C’est -croit-on savoir- sur cette côte que s’amarrèrent les navires de Christophe Colomb, le 6 décembre 1492. Sarner enquête, comme Michel Séonnet, sur la disparition de Jacques Stephen Alexis. Son fil d’Ariane sera le merveilleux haïtien qu’il suivra pour sa traversée curieuse de l’univers dont il ne cesse de percevoir, en tant qu’homme blanc, que l’aspect irrationnel. C’est justement cette vision du monde qui l’attire et l’entraîne. Un monde en équilibre instable entre Amérique et Afrique dans lequel, dit-il, « l’histoire a toujours eu les mains tachées de sang ». On sent l’écrivain fasciné, pourtant toujours en garde. La première magie qu’il capte et renvoie est celle du créole, langue qui épouse parfaitement les modulations de l’imaginaire caraïbe
« La langue créole travaille comme le rêve. Elle contracte les mots, les agrège, fait rouler les sens les uns sur les autres. » (p.49)

                        Si Sarner est écrivain, il est d’abord un lecteur, un lecteur toujours prêt à se laisser séduire. Il vient en Haïti suite au malaise ressenti à la lecture de la courte biographie de Jacques Stephen Alexis en pages de garde de ses trois ouvrages réédités chez Gallimard dans la collection « L’Imaginaire » (p.18).
« Triste mort, drôle de mort. Les mots d’Alexis m’avaient en quelque sorte annoncé la Caraïbe, et le mystère de sa disparition annoncé Haïti, ses cris et ses silences toujours convulsifs ».
Sarner est un voyageur, et il ressent, concentrées  en Haïti, des impressions de peurs légères déjà glanées à Istanbul, Bangkok ou Colombo. Son enquête rêveuse est prétexte à un voyage de découverte de l’île ; le récit se déroule, piqueté de citations, voire de passages entiers, extraits d’œuvres haïtiennes, Sarner envoie des flashes sur des pans d’histoire qu’il monte comme un film documentaire vif et précis. Après une rencontre avec Andrée, la seconde femme d’Alexis, on le suit dans une cérémonie vodoue mais c’est dans l’évocation de l’aventure de Faustin Wirkus que Sarner exulte vraiment. Il lui consacre d’ailleurs seize pages (pp.209-225) qu’il termine par l’assèchement radical d’une bouteille de rhum Barbancourt cinq étoiles. Lentement, lui aussi s’est glissé dans la peau d’un griot
« Tu ne crois pas à cette histoire, lecteur, tu doutes ? Et quand bien même elle serait inventée, parlerais-tu de mensonge ? Écoute encore… » (p.220)
Et nous écoutons.

MORBRAZ




Jacques Stephen Alexis ou « Le voyage vers la lune de la belle amour humaine », de Michel Séonnet, chez Archéoptéryx, Éditions Pierres Hérétiques, Toulouse, 1983.

Le « compose » et l’hymne au Soleil
 Ce livre étrange paru en 1983, Jacques Stephen Alexis ou « Le voyage vers la lune de la belle amour humaine » se présente, à mon sens, comme le prototype d’une « écriture haïtianisée ». Cette singularité n’a d’ailleurs pas échappé à Frankétienne, qui, à sa manière, y fait référence dans D’un pur silence inextinguible, premier mouvement des Métamorphoses de l’Oiseau schizophone, autoédition de Frankétienne, Port au Prince, 1976, (p.75) :
«Dans le voyage des pierres rituelles vers le pays des lunes hérétiques,
le ciseleur de métaphores sculpta le visage de la Belle Amour Humaine.
Alexé de merveilles, il traversa joyeusement la virtualité vertigineuse des faux miroirs.» (p.75)

     En effet, Séonnet se glisse dans la peau d’un
«compose» ou d’un «simidor», tireur de contes, collègue en Caraïbe du griot africain. Alexis, dans son Romancero aux étoiles, avait déjà confié le flot de la parole  au neveu et disciple du « Prince des composes », le Vieux Vent Caraïbe. À lui maintenant de « rivaliser d’invention » en s’inspirant des contes et mythes haïtiens pour redonner vie aux personnages créés par Jacques Stephen. Séonnet va convoquer une foule de témoins pour célébrer la grandeur de son maître-écrivain. Il va créer un livre-conte dans la grande tradition orale, un flot de poésie parlée, chargé de la fantaisie surnaturelle du réel-merveilleux, piqueté d’humour, pailleté d’amour, entrelacé de rêves, émerveillant les petits, humectant la paupière des anciens, fixant sur la pellicule de notre imaginaire le charme d’un cliché d’une Haïti onirique. Quatre longues veillées seront nécessaires à l’évocation : « Naissances », « Exils », « Retours » et « Haïti, enfin ? » avec ce néfaste point d’interrogation qui demeure comme une plaie qui ne veut pas cicatriser. La dernière question de cette ultime veillée : « Mort où est ta naissance ? » paraphrase d’une part le titre d’un roman de l’académicien, historien français du christianisme Daniel-Rops, mais surtout la question existentielle proférée par l’apôtre Paul dans sa première « lettre aux Corinthiens » (15-55) : « Mort où est ta victoire? ». Le « Compose », fort versé en art de syncrétisme, jongle ainsi très habilement  avec les pages du Livre qu’il soumet à la frénésie des tambours, à la transe des danses, au sang versé du coq.

     Mais revenons sur ce que j’annonçais comme une « écriture haïtianisée ». Michel Séonnet se coule à la perfection dans son personnage-narrateur : il en devient lui-même un « Toma d’Haïti », rural natif-natal dont le souvenir évoque l’enfance de Jacques Stephen dans l’Artibonite
« …Jacques Alexis adorait venir s’asseoir sur les genoux d’un vieux « compose » pour écouter les fameuses aventures de Bouqui et Malice.
Or, si les livres étaient écrits en  français, les contes, eux, étaient tirés dans notre langue d’esclaves, dans notre « vernaculaire » comme disent les gens savants. En créole, si vous préférez ! Le petit Jacques écoutait. Et dans ce qu’il écoutait, dans le bercement saccadé du vieux parler des nègres, il y avait toute la vigueur de notre terre, tous ses rêves, ses folies, ses chimères. Toute sa grandeur. Il y avait tout un imaginaire merveilleux dont il se délectait, une nourriture épicée dont le fumet était celui de notre peuple. » (p.36)

     Séonnet va jusqu’à épouser la particularité de l’écriture haïtienne reflétant si bien le senti du rêve qui veut que l’énonciation glisse abruptement du « je » au « il » pour un même personnage dans un balancement qui ressemble à un jeu. Au beau milieu du récit des aventures de Jacques Stephen en1960, entre Moscou, Pékin et La Havane, le récit lui échappe et c’est un participant à la veillée qui saisit le relais et incruste ses réflexions dans le fil du conte
« Alors ‘compose’, toujours aussi fier, maintenant ? Voyez, enfants, comme il a pâli ! Voyez comme sa belle assurance s’est envolée ! […] C’était vrai, le griot paraissait abattu. Ce n’était pas que la contradiction puisse dérouter un vieux hâbleur comme lui. » (p.150)

     Mais le « compose » se reprend. Il a encore beaucoup de choses à dire, de vérités enterrées à remettre en lumière, de doutes à éclaircir.

Chronique des trois morts annoncées
     Et il nous raconte uniment l’histoire reconstituée par les lambeaux recousus de phrases estompées, délavées, de mots évadés, de regards chargés, de larmes suffoquées, le dernier voyage du petit bateau (« s’appelait-il ‘Dieu Premier ?’ ») à travers la Passe du Vent en cette mi-avril 1961. Michel Séonnet nous rappelle Charles Adrien-Georges, Guy Béliard, Hubert Dupuis-Nouillé, Max Monroe, les compagnons d’Alexis pour cette ultime traversée entre Cuba et Haïti qui se terminera à côté du Môle Saint-Nicolas, sur la plage de Bombardopolis.
On n’aura plus jamais aucune nouvelle d’eux. « Absents » dira Duvalier.
«Comme toujours dans ces cas-là, on se demande « pourquoi » ? Pourquoi est-il mort ? Pourquoi a-t-il débarqué ? Et les réponses sont presque aussi différentes qu’il y a de bouches pour les prononcer.» (p.153)
     Mais assurément ce trop-plein de questions déborde, et le flot cherche une voie. Les circonstances historiques sont dans ce cas très complexes, les intérêts politiques se télescopent tous azimuts, les intérêts personnels ne sont pas en reste. Depuis la prise du pouvoir par Castro, beaucoup d’Haïtiens s’étaient réfugiés à Cuba. Certains y resteront très longtemps et même y occuperont des postes de professeurs à l’Université. Dès les premiers temps de la révolution cubaine, les autorités ont aidé les mouvements en lutte contre Duvalier. Il faut même colporter que le 13 août 1959, des Cubains avaient osé débarquer en Haïti… ils avaient tous été tués. Les désaccords entre les différentes factions haïtiennes étaient trop grands, rien ne pouvait se faire sans un élément rassembleur. Jacques Stephen Alexis a pu croire un instant être cet élément. Le groupe choisit le lieu de débarquement de façon très pragmatique : c’est l’endroit d’Haïti à la fois le plus proche des côtes cubaines, et très isolé. Or, dès leur débarquement, les macoutes les attendaient. « Ils avaient été prévenus ». Par qui ? Le « compose » laisse planer le doute. Et ce doute plane admirablement. Il évoque donc trois pistes qu’il nomme « les trois morts » (p.156).


    La première est due à une trahison : « à peine débarqués les cinq hommes furent arrêtés, battus, certains abattus immédiatement d’un coup de revolver dans la bouche, les autres ne recevant le coup de grâce que plus tard. […] En dehors des personnes fréquentées à Cuba, qui aurait pu être au courant de leur tentative ? Et à Cuba, qui aurait pu avoir intérêt à une telle trahison ? »  Bien sûr, on peut penser à de multiples cas de figure : un espion à la solde de Duvalier… une rivalité de personnes… « quelqu’un qui se serait senti humilié de voir un autre que lui prendre la tête de ce qui pouvait devenir une insurrection, quelqu’un qui se serait cru le Castro haïtien et qui n’aurait pas accepté qu’un autre lui prenne la place… »
 La brume se lève un peu sur la Passe du Vent. Mais Séonnet-le-« compose » ne se laisse pas entraîner
« Oh ! je vous vois, enfants toujours prêts à savourer quelque perfidie vengeresse ! Je vois vos bouches qui déjà s’apprêtent à demander un nom. Non ! N’insistez pas. Ce nom, vous ne l’aurez pas. Ne me forcez pas. Ma langue a déjà beaucoup de mal à retenir le fiel que l’hypothèse d’une telle trahison fait jaillir en guise de salive. »

     La deuxième mort viendrait d’une autre trahison ; on sait qu’Alexis avait obtenu une grosse somme en argent liquide (dont l’origine reste encore mystérieuse même si, refaisant le trajet de Jacques avant son retour à Cuba, on peut échafauder une hypothèse limpide…). Cet argent disparu en même temps que cet assassinat « expliquerait bien des silences et des versions touristiques à ce débarquement ». En temps de troubles politiques, en pleine guerre froide, « il n’est pas aventureux de penser que les belligérants sont prêts à bien des infamies… ». Et le « compose » de se lancer -semble-t-il avec peu de conviction- dans un récit de crime crapuleux. Le petit groupe de révolutionnaires déguisés sous des hardes de paysans, voulant progresser vers le sud et rejoindre l’Artibonite (où Alexis sent qu’il peut convaincre des villages de le suivre pour lancer son grand mouvement d’insurrection) rencontre un camion qui se dirige dans cette direction. L’un des hommes, voulant payer la cote-part du groupe aurait malencontreusement fait voir le magot. Cette version arrange beaucoup de monde…

     « La troisième mort a lieu à la prison de Port-au-Prince, à Fort-Dimanche. » Un prisonnier (un ami qui lui avait donné son passeport à cause de leur relative ressemblance) aurait reconnu Alexis par un interstice entre leurs cellules, mais l’homme est abominablement défiguré et le témoignage est peu sûr. De toutes façons, « le lendemain le prisonnier est emmené » et personne ne le reverra.

Trois morts donc. « Mais quels que fussent les derniers instants d’Alexis, quel que fût le lieu, le jour, l’heure, le verdict est le même : l’exil, encore une fois l’exil […], l’exil de celui qui est mort nulle part.»
Et le « compose » à nouveau se reprend, il se lève bien droit en Toma d’Haïti, il fait face à son auditoire, il sort la baguette magique du merveilleux. Rien de tout cela n’est arrivé. Tout le monde a droit au rêve
« Alors je vous dirai ceci, enfants prêts à pleurer, -car là est pour moi la vérité la plus irréfutable- Alexis est mort […] à bord du « Dieu Premier » ou dans le rêve de l’Églantine, qu’importe ; Alexis est mort en mer, dans l’eau tumultueuse des mers caraïbes : il n’y a que là où disparaître corps et biens ne condamne pas à l’exil éternel.
«Disparus en mer », vaut toute inscription funéraire. Le bateau est un tombeau, le plus parfait qui soit.»
     Mais quelle que soit la valeur de son histoire, le conte –pour le griot ou le « compose »- se termine toujours par la rituelle trajectoire d’un pied vers l’arrière-train du marqueur de parole. Séonnet ne faut pas à la tradition
« Voilà, enfants ! Cette fois c’est bien fini. Et si vous voulez savoir pourquoi je vous ai raconté tout cela, c’est parce que je suis allé voir des Grands Nègres très blancs pour leur demander pourquoi ils s’intéressaient autant à Jacques Stephen Alexis et que ces malotrus m’ont tous ensemble botté les fesses, si fort que je n’ai eu aucun mal à franchir l’océan et à arriver devant vous, enfants imaginaires d’une Haïti inconnue à ce jour, enfants nés d’un ventre que mes yeux, désespérément, voient toujours plat et bréhaigne. Allez dormir, enfants des rêves. Vous n’êtes pas encore nés. » (p.163)

     Voilà un livre magnifique, un bonheur de lecture, malheureusement épuisé, y aurait-il dans la salle un éditeur amateur de belles pages ? J’aurais au moins eu l’espace de poser cette question.
MORBRAZ

dimanche 14 février 2010

Romancero aux étoiles, un florilège de contes haïtiens par Jacques-Stephen Alexis

 Romancero aux Étoiles de J.S. Alexis (Gallimard 1960, puis Gallimard L’Imaginaire n°194, 1988)

   Il ne s’agit pas ici d’un roman mais d’un recueil de contes prenant, pour certains, l’allure de nouvelles. Alexis utilise ce moyen d’expression littéraire plus populaire que le roman proprement dit sans doute pour toucher un hypothétique lectorat auquel insuffler, de manière à la fois ludique, récréative et cryptée, son message révolutionnaire militant, ce qui lui permet de s’exprimer sur le réel à travers l’artifice du merveilleux et de l’onirique véhiculés par le conte. Il faut aller chercher derrière l’allégorique, comme l’avait suggéré Philippe Décius, «ces vérités distillées  dans un pays où la parole est suspecte».
Ce romancero est une suite de neuf histoires rapportées par le neveu d’un prince des composes1. Le dit du Vieux Vent Caraïbe est une broderie sur des thèmes soit anciens soit modernes allant de la fable à la nouvelle.
  •  Le premier conte : «Dit de Bouqui et Malice», appartient au vieux fonds populaire(parallèle à celui de «Leuk-le-Lièvre» que l’on écoute en Afrique de l’ouest), mais transposé sur le plan de la lutte sociale en Haïti. 
  •  2ème conte : «Dit d’Anne aux longs cils». C’est l’évocation d’un petit peuple au sens magique, «pêcheur d’huîtres et de lune», racontant l’histoire de cette «fille d’une anémone de mer et d’une mouette» à charges de descriptions surréalistes (voir les pp. 54-55 par exemple), récit qui finit de s’égrener au fil des mois, de janvier à décembre, dans un temps de rêves et de métamorphoses.
  • 3ème conte : dans la lignée des contes africains, la fable «Tatez’o-Flando» raconte l’histoire éternelle d’une femme maltraitée par son mari. Mais, derrière l’apparence guignolesque de  cette farce, Alexis, une fois encore, ressasse sa vision de l’homme par rapport à une société qu’il lui reste à bâtir.
  • 4ème conte : «Chronique d’un faux amour», de ton plus méditatif, oppose le mysticisme catholique à une tentation de luxure et de lubricité racinée en terre vodoue. L’écriture se  fait romanesque pour introduire le lecteur dans un univers fantastique. C’est l’histoire d’une jeune fille zombifiée le jour de son mariage (coucou Hadriana, l’héroïne de Depestre ! roman qui paraîtra… en 1988). Texte anti-sommeil, anti-torpeur, texte appel à la vigilance. Le rêve de la zombie tente d’emmener son esprit vers l’issue de la lumière à travers l’évocation de ses souvenirs. Enfermement psychique, isolement physique, très belle métaphore sur le devenir politique d’Haïti, jouant sur la distorsion du temps à l’intérieur d’un non-espace (l’échappée du rêve dans une chambre close d’un cloître).
  •  5ème conte : «Dit de la Fleur d’Or», c’est ici un hymne à la reine historique, assassinée par  les Espagnols, symbole de la résistance haïtienne, Anacaona, équivalent identitaire de ce que fut la découverte de la civilisation d’Ifé pour le mouvement de la négritude. Un amer indigène historique à opposer à la dictature européenne conquérante.
  •  6ème conte : «Le sous-lieutenant enchanté» que l’on pourrait sous-titrer «l’aventure haïtienne d’Earl Wheelbarrow, soldat yankee retourné». Ce soldat, issu du sud des États- Unis, dont le nom évoque, bien sûr, la brouette -engin qui n’avance que poussé par l’homme- pénètre en Haïti à la recherche d’un trésor enfoui au fond des montagnes. Assez raciste dans ses premiers contacts :
    «On disait ces nègres d’Haïti inconscients de leur infériorité congénitale, orgueilleux même de leur race et de leur passé légendaire, sensibles à la moindre allusion, cabrés à la plus légère piqûre, violents et tellement familiers...» (p.190) Earl, isolé, va subir une série d’épreuves que l’on peut deviner initiatiques et se rapprochera sensiblement du peuple qui l’entoure jusqu’à se convertir à sa religion. 
    «-Aimes-tu cette terre, et tous les hommes de cette terre? Peux-tu te sacrifier à eux, sacrifier tout? -Je ne connais plus que cette terre et les hommes de cette terre ! affirma le lieutenant.» (p.205)      Et cet homme que tout oppose d’abord à ce monde nouveau, va connaître l’amour et une certaine forme de bonheur en atteignant, en touchant enfin du doigt un palpable idéal humain par un retour à un mythique Âge d’or, le trésor enseveli. Tombé sous le charme d’Haïti, Earl Wheelbarrow, le lieutenant enchanté, tombera logiquement sous les balles de ses compatriotes envahisseurs.
  •  7ème conte : «Romance d’un petit viseur» réinterprète un conte initiatique de l’ouest africain. Improvisation sur un thème qu’Alexis a déjà magistralement mis en scène dans son magnifique roman Les arbres musiciens. Faut-il encore une fois extrapoler et voir dans cette fable haïtianisée une signification de portée politique ?
  • 8ème conte : «Le Roi des Songes», dont le titre nous laisse présager l’univers onirique, nous offre un héros en vol pour New-York, en compagnie d’une «véritable équipe de la tour de Babel». Il vient à s’égarer dans une prairie magique au cœur de laquelle sa vie ne palpite que dans l’onirisme. La vraie vie ne devrait-elle qu’être rêve? La rencontre du narrateur avec le Roi des Songes, «roi démocrate, presque roi républicain...» dont le but est d’inoculer progressivement à l’humanité endormie dont il a la charge, le rêve révolutionnaire. Souverain d’un royaume paradoxal, il révèle l’ultime phase au narrateur :
    «...ma dernière grande idée royale, c’est la guerre... Oui, parfaitement ! la guerre ! Il faut en effet que le Royaume du Rêve périsse pour que triomphe le rêve sur la terre !» (p.245)
  • Et enfin, 9ème conte : «La rouille des ans» que l’on pourrait lire comme «le blues du crapaud roux», est un conte sur le Temps, à la fois lyrique et inéluctable, c’est une allégorie de la lutte entre la tradition et la modernité.
MORBRAZ

1 Le compose est un griot, un conteur itinérant.

dimanche 31 janvier 2010

Déchirures de Marie-Andrée Étienne

Marie-Andrée Étienne, Déchirures, aux éditions Vents d’Ailleurs, collection Romans Caraïbes (mars 2001)

Marie-Andrée Étienne1, haïtienne vivant à Port-au-Prince, avait soigneusement tenu trois cahiers de récits des évènements qui se sont déroulés de février 1986 : fuite de Jean-Claude Duvalier vers la France, à fin 1994 : débarquement des quinze mille GI généreusement déployés par Washington pour une très classique « invasion pacifique ». Elle a saisi cette occasion pour raconter les blessures, les souffrances du quotidien haïtien.
À ma question :
- Pourquoi avoir choisi un thème qui semble bien souvent autobiographique ?
Marie-Andrée Étienne répond :
- Déchirures est un roman autobiographique dans la mesure où j’ai raconté des faits vécus. L’histoire d’Alexandra, c’est celle de ma fille, mais c’est aussi et surtout la mienne, les souvenirs de mon enfance heureuse et la douloureuse tragédie de mon île meurtrie, déchirée qui continue sa descente vers l’abîme.

C’est une jeune femme [« fragile depuis mon enfance. Fragile encore aujourd’hui. Fragile malgré mes vingt-quatre ans » (p.19)] qui, dans ce roman-récit, raconte son expérience de la fatalité de l’exil. L’annonce en est claire dès l’incipit : «- Il faudra que tu partes avant qu’il ne soit trop tard». C’est sa mère qui, de manière obsédante, répète à Alexandra cette nécessité vitale : partir pour vivre. « Il faudra que tu partes, mon enfant. », cet avertissement inéluctable résonne au fil des premières pages. C’est l’annonce d’une déchirure, « comme un leitmotiv, ce refrain revient » (p.14). La violence citadine monte crescendo et le récit se trouve régulièrement sectionné par des paragraphes qu’on dirait directement découpés dans la rubrique « faits divers » d’un journal. Une sorte de scansion du malheur qui culmine jusqu’à le rendre banal.
Les souvenirs affluent pour badigeonner le quotidien devenu insupportable. Ils se mêlent en une abondance de phrases nominales, préférant le rythme à l’action. Alexandra se laisse bercer. Elle avait dix ans à la chute de Baby-Doc mais elle se souvient bien du vent de fol espoir né à cette époque. Comme beaucoup de petites filles, elle rêvait de devenir « romancière ou cantatrice », une star. Elle s’imagine une glace à la main plongée en plein Disney World. Elle revoit son « amoureux transi », le gamin de la maison d’en face. Mais même ces scènes tranquilles se trouvent aussitôt pulvérisées. L’auteur travaille très rapidement avec les associations d’images. Amour, mariage, célébration. Un couple assassiné froidement à sa sortie de l’église. Images brutes. Sans commentaires. Et le fil du récit reprend comme s’il ne s’était rien passé. Comme le peuple haïtien se voit depuis si longtemps forcé à ne jamais rien dire. Faire comme s’il n’avait rien vu. Question de survie.
Alexandra raconte par bribes. Des peurs la suffoquent et elle emprisonne ses rêves (p.43) sans doute pour les garder toujours, comme un écran entre sa peau et la dureté du monde. Sa grande angoisse semble être celle de la dissolution de son corps dans un grand vide. Tant qu’elle est en Haïti, elle se sent réellement exister, mais elle pressent qu’ailleurs sa personnalité n’aura plus de prises pour assurer sa propre existence. Alexandra n’existe vraiment que face aux évènements qu’elle affronte chaque jour, chaque nuit. Quand son angoisse devient trop envahissante, elle se réfugie dans la lecture. Dehors, on tue. Une vieille femme accusée d’avoir dévoré un enfant est lapidée par la foule. Deux houngans sont brûlés vifs. Un avocat est abattu devant le quartier général de la police. Une banale litanie de meurtres. Un flot de sang. Une rumeur de pleurs. Des enfants miséreux respirent de la colle pour échapper à l’oppression. Les personnages, esquissés, se débattent, comme au ralenti, pathétiques. Les dernières pages entraînent Alexandra loin de son pays. Elle est assise dans un avion qui amorce sa descente. Imminence de l’exil. Éclate un florilège de substantifs et d’adverbes en –ment (p.160) comme autant de pépites qui fusent et riment et se répondent en hachant le texte, image sonore d’une joie qui sonne faux, de l’aveu de quelqu’un qui se… ment.

1 Elle est la femme de Frankétienne.

MORBRAZ

mardi 26 janvier 2010

De La dernière part de pureté à
L'heure hybride
roman de Kettly Mars1.

Quand il est arrivé en manuscrit chez Vents d’ailleurs, ce roman s’intitulait en effet La dernière part de pureté, mais il paraît finalement en 2005 sous le titre L'heure hybride.

Il s’agit ici d’un r
oman fort, comme on dit d’un alcool qu’il est fort, roman à la fois troublant et inquiétant, qui place le lecteur en situation de voyeur gêné mais pourtant consentant. Roman écrit entièrement à la première personne, La dernière part de pureté s’ouvre comme une nouvelle. Style rapide. Phrases nominales et brusques accumulations, une image puissante de ville. On écoute quelqu’un raconter une histoire. L’histoire d’un pan de vie. La sienne, qui s’écoule lentement : p.2 : « Cinq heures trente cinq. », p.23 : « Cinq heures cinquante cinq. », p.27 : « Six heures du soir… » (etc.). C’est le temps de l’éveil et de sa cohorte de souvenirs, de l’attente du fauve avant le crépuscule. Si l’auteur est ô combien féminin, le personnage narrateur est masculin. Ce texte est celui d’une confession, d’une sorte de journal intime au fil de la plume et des évènements. Rico L’Hermitte, du fond de son refuge dans la vieille pension gingerbread qui se lézarde, semble vouloir faire le point sur sa vie, se justifier face à lui-même, mettre en balance les plaisirs frénétiques de la vie d’un côté et l’intérêt réel de cette existence de l’autre.
« Je me nomme Jean François Éric L’Hermitte, profession gigolo. Mes amis et mes maîtresses m’appellent Rico. » (p.7)
Ces prénoms bourgeois vont singulièrement aider le narrateur dont « l’objectif essentiel est de fuir la pauvreté par tous les moyens » (p.7). Il ne part pourtant pas gagnant, sa mère se prostitue tout en le protégeant autant qu’elle le peut. Très vite, Rico prend conscience de son propre charme. Il est un homme séduisant.
« Je connais le pouvoir de mes yeux couleur de miel. Je vis dans un monde où les valeurs humaines s’évaluent aux teintes épidermiques et à la frisure des cheveux. Toute nuance de peau tendant vers le clair garantit une certaine estime et un a-priori de bonne extraction. » (p.13)

En fait, Rico se connaît très bien. Il est parfaitement conscient de son propre cynisme. L’heure approche de la quête, de la chasse solitaire menée chaque nuit encore un peu plus loin. « Six heures du soir… ma chambre devenue bateau accostera bientôt aux ports de l’ombre ». Les femmes sont le gibier. Jacqueline, sans doute, aurait pu le garder pour elle seule mais, jalouse, elle a brisé le bibelot fétiche de Rico, sa « part de pureté », comme il le dit. C’était fini. Même si le petit biscuit de porcelaine blanche avait été rafistolé, il n’était définitivement plus le même. Rico nous invite aux plongées dans les milieux interlopes de Port-au-Prince, non qu’il s’y complaise, rien n’est moins sûr, mais c’est une sorte de fatalité, une trajectoire obligée due à la suite des évènements qui se mettent en place comme un improbable puzzle. Une inéluctable catharsis. Les femmes se succèdent entre ses mains, c’est son unique moyen d’existence. Vivre au milieu des gens aisés sans l’être lui-même, profiter de cette apparence pour continuer, toujours, à faire semblant d’être un autre. Il faut de la ruse, de la froideur, de la trahison, du mensonge, du cynisme. Rico cultive toutes ces qualités. Amoureusement.
« Moi, je ne compte pas, je suis une fourmi, un citoyen de l’ombre […]. La pauvreté, je connais, je suis arrivé à m’en sortir. Alors que chacun fasse de même, sans soulever de vagues, sinon le bateau chavire ». (p.47)
Il s’aime en fait plus qu’il n’aime les autres. Survivre, est-ce réellement exister ?

Rico balaie d’un geste ses préoccupations et repart en chasse. Son vivier se tient souvent chez Patrice et un soir, au milieu des femmes, comme en éclair, il aperçoit « un homme mince aux traits fins, un beau visage trop beau pour un homme ». Ce garçon plutôt timide se trouve entraîné dans les ébats du groupe.
Rico reverra l’inconnu et se sentira étrangement troublé, « Je rencontrais sur ma route un point de chute. […] Quelque chose m’annonçait la fin d’un temps. Un glissement dans l’itinéraire de mes jours. ». Rico va alors, comme il le dit, marcher vers sa mort, la mort de l’image qu’il portait de lui-même. C’est le récit poignant d’un homme perdu, qui vend son corps comme sa mère a vendu le sien, comme s’il y avait là une malédiction du modèle. Il est huit heures vingt, la musique du transistor de Félix monte de la cour, Rico avale sa soupe avant d’affronter la nuit. Tout à l’heure, il jettera un coup d’œil fraternel à ceux qui ont su rester petits et sans histoires, il repartira vers l’alcool, les femmes, la fête. Cette fête qui n’a plus le même goût.



1 Kettly Mars est déjà l’auteur de deux recueils de poèmes : Feu de miel (1997) et Feulements etsanglots (2001) et de deux recueils de nouvelles : Un parfum d’encens (1999) et Mirage-Hôtel (2002). Un premier roman a également été édité, Kasalé, paru en Haïti, à Port-au-Prince chez l’Imprimeur II en mai 2003.
MORBRAZ

lundi 25 janvier 2010

L'amour avant que j'oublie de Lyonel Trouillot


L’amour avant que j’oublie, de Lyonel Trouillot (éditions Actes Sud/Leméac 2007)
Derrière une couverture de Steve Perrault (un morceau de son Internal Awareness, un Magritte revisité), se tapit le dernier roman de Lyonel Trouillot. À l’image de l’île du tableau, c’est un roman de solitude. À la table, on repère trois parties : « L’Étranger », « L’Historien », et « Raoul ». Mais, c’est évidemment l’Écrivain qui nous raconte cette histoire. Et cette histoire s’ouvre avec, en fond sonore obsessionnel, une rengaine populaire truffée de platitudes répétant à l’envi que l’amour est bleu. Mais c’est à l’âme que les personnages ont des bleus : quatre hommes que le hasard a heureusement réunis, qui refont le monde dans une vieille pension du centre-ville, quatre êtres complémentaires qui ont tissé entre eux les liens d’une puissante amitié. Quatre hommes qui racontent des pans de leur vie, qui écoutent, qui partagent, qui aiment.
L’un parle plus que les autres, en s’inventant une vie palpitante qu’il offre en cadeau, par bribes comme autant de pépites, à ses amis, à ceux dont il a fait son unique famille. Tous ont quelque histoire à confier aux autres, certains ont du talent, d’autres moins, mais ils compensent par leur écoute fraternelle et leur générosité. L’Écrivain n’en perd pas une miette car toute histoire est bonne à mettre en scène et sans doute plus encore celle des gens qu’on aime. Alors l’Écrivain fait ce pour quoi il est né. Il recrée le monde, comme Dieu. En mieux. Il a l’avantage de partir sur une base vécue. Il écoute les paroles et les silences, il pétrit les mots des autres et les redistribue à tous. À tous ? Voire. On apprend au détour d’une page que l’Écrivain a enfin osé aborder une femme dans le bar d’un hôtel. Et c’est à elle, c’est à dire au hasard, qu’il remettra le manuscrit du roman que nous sommes en train de lire. C’était, heureusement, elle aussi une lectrice attentive. Comme nous, elle a dû tomber sous le charme de ces personnages presque trop attachants. Et pourtant, ils sont vrais, on les écoute, on les croit, on les aime. On a toute leur vie, toute leur petite vie entre les doigts, et c’est comme les étincelles rouges d’un feu qui montent dans la nuit et toute cette chaleur qui nous pénètre tendrement dans la pénombre d’un brasier qui s’éteint et qui ne veut pas mourir. L’Écrivain nourrit une tendresse toute particulière pour l’Étranger qui entraîne chaque jour ses amis dans les interminables dérives de ses voyages : « Je n’ai jamais rencontré de personnages plus utiles que ceux qui habitaient ses murs. Je n’ai jamais voyagé aussi loin. » (p. 82).
Trouillot travaille en pointilliste, jamais le trait n’est forcé, notre imaginaire se complaît dans l’estompe. Ses personnages, comme autant d’amis, se serrent les uns contre les autres, font face au malheur qui toujours guette en Haïti, il les raconte, ils le protègent. Avec ce roman délicat en forme d’autobiographie rêvée, sous le masque de l’Écrivain, Lyonel Trouillot renoue avec sa veine poétique. Le lecteur savoure son art de la phrase-pépite déjà si richement mis en valeur avec ses Fous de Saint-Antoine ou son chauffeur de taxi si attachant à la recherche de la Rue des pas perdus. Car tous ces hommes souffrent d’aimer mal les femmes, chacun s’en tire avec ses propres pirouettes mais la femme reste toujours idéalisée, elle s’appelle « l’Autre » et demeure inaccessible ou dangereuse, elle n’est parfois qu’une image, caricature d’un idéal de roman à l’eau de rose. Parfois, mais c’est si rare, elle apparaît sous les traits généreux de Marguerite qui, elle, simplement, ne cherche jamais à comprendre, mais se contente d’aimer. Plus que sur la solitude, ce roman se construit sur l’absence. C’est l’Écrivain qui conserve le dernier mot puisqu’il détient la clé des rêves transformés en histoires, comme il a manifesté l’absence par la révélation des confidences entrecroisées. Tisser la vie. Et l’Écrivain se réserve le droit à la « rature ». Il attend, lui aussi, la femme. Celle qui détient tout : sa vie et celle de ceux qu’il a tant aimés. MORBRAZ

mardi 12 janvier 2010

Les urnes scellées d'Émile Ollivier


Les urnes scellées d’Émile Ollivier (1995) éditions Albin Michel

Cette fois, Ollivier nous offre un roman-enquête dont la première partie, mystérieusement intitulée "Le Cavalier de l’Ange", s’orne d’une épigraphe signée Wittgenstein1 qui énonce clairement : « Et l’indicible sera - indiciblement - contenu dans ce qui aura été dit…». Le lecteur, même le plus vigilant, aura du mal à suivre le cours chaotique de cette recherche du vrai à propos de l’assassinat de Sam Soliman, personnage au-dessus de tout éloge, quoique issu d’une famille de fieffés salauds.
« Trois siècles les avaient vus faire carrière dans le Droit, l’Église et la Politique. […] Les Soliman ont mangé à tous les râteliers, ont excellé dans l’art de s’adapter aux conditions et aux temps, de retourner leur casaque, toujours la même, avec une infinité d’envers. […] Les Soliman ont léché les bottes du Libérateur au moment de l’Indépendance et le lendemain acclamé les assassins de l’Empereur… »
L’énonciation se croise et se chevauche grâce aux (à cause des) nombreux personnages qui prennent la parole sous une unique forme « je » et que le lecteur doit découvrir à chaque fois : Zagréus Gonzague le coiffeur des bourgeois, Zag, un type un peu louche, d’ailleurs affligé de strabisme, captateur de rumeurs, diffuseur de médisances, Zeth la patronne de la pension de famille, tour à tour les sœurs Monsanto, le colonel borgne Jean Phénol Morland, le timide amoureux Mathias Jolivet, Léopold Seurat le poète raté et surtout déçu, (personnage-écho du Diogène de La Discorde aux Cent Voix), et d’autres plus infimes, devant les deux témoins, «diasporés» revenus au pays, couple solide au début de l’histoire, déchiré à la fin. Le héros d’Ollivier, Adrien Gorfoux, revenu en son pays pour chercher un trésor enfoui3, par hasard témoin du meurtre qu’il tient à élucider, perdra lentement courage devant les trop grandes énigmes de son propre pays, énigmes vitales aux solutions interdites, il retournera dans son pays d’accueil, le Canada, qui finalement, lui convient bien, tandis que sa femme, Estelle, plus attachée à sa terre caraïbe, « ne retournera pas à Montréal avec lui » (p.285), décide de rester ici, sur son île.

C’est à nouveau un roman de l’échec, un thème dans lequel se complaît Ollivier. Ses héroïnes semblent beaucoup mieux plantées que ses personnages masculins. Ainsi le trio des sœurs Monsanto porteuses de malheur, femmes fatidiques plus que fatales, campe une vérité romanesque plus palpable que le couple trop frêle de ces atomes de la diaspora qui nous demeurent indifférents tout au long du récit. Ces trois sœurs mystérieuses sont les « urnes scellées » du roman, femmes révélées à elles-même par le charme de Sam, sujets et actrices fortes de cette histoire si entrelacée, si complexe qu’elle en devient artificielle. Le paradoxe de cette écriture hachée tient dans les éclats-mêmes de ce qui pourrait être le style d’Ollivier. Nous ne pouvons citer ici toutes les étincelles qui font que ce livre à nouveau raté est pourtant un livre à lire avec indulgence même s’il n’a pas la force de La Discorde aux cent voix. Ainsi l’auteur nous assène-t-il à nouveau une symphonie de Mahler –ici la neuvième- qu’il avait déjà utilisée dans Passages… puis « des chants grégoriens, Bach, Mozart …» (p.29), les peintures du Greco (p.68), de Géricault (p.219), un vocabulaire d’équitation erroné et même un texte grec approximatif (p.78), tous les clichés d’une pseudo-culture occidentale reconstruite par bribes : le puzzle ne fait guère illusion. Le patronyme du héros n’est-il pas «Gorfoux», sorte de petit pingouin austral ? Emile Ollivier n’a qu’une approche floue, en premier lieu, de la zoologie :
ainsi nous parle-t-il d’abord de « crocodiles vagissants » (p.124) puis, profitant d’une lointaine paronymie entre gerfauts et gorfous, il nous fait voler des petits pingouins : « fou comme un vol de gorfous… » (p.226) -et il évite de peu le «charnier natal » !-, il évoque "l’antre de la tortue-caret ; la méchanceté répugnante du poulpe ; l’attachement têtu de l’huître à l’algue cristallisée"… (p.256), en second lieu, de la géographie : « …cet homme qui aura visité les grands ports du monde : Amsterdam, Gênes, Hawaï3, Valparaiso… » (p.127), ou de la danse, puisqu’il nous donne le tango comme un « cadence des Caraïbes » (p.183). Cette charge d’erreurs et d’à-peu-près nuit à la lecture de ce roman qui semble ainsi bâclé, et pourtant, un charme subsiste par la grâce de quelques bouquets de style travaillé. Ces Urnes scellées symboliques nous attirent, comme tout ce qui est fermé et donc interdit, même si Ollivier ne dit jamais ici Haïti (on lit seulement Caraïbes), il ne dit pas Duvalier mais on lit "président à vie", la pintade symbolique est évoquée… l’histoire commençant vraiment à la page 80, on peut se passer de lire les soixante- dix-neuf premières. Cette mise au point peut sembler sévère, mais Ollivier parvient souvent à une écriture à la fois forte et belle durant l’espace de quelques pages et le lire devient alors un réel bonheur.
MORBRAZ
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1 Il est intéressant de noter que ce philosophe et logicien autrichien (mais naturalisé anglais) s’est attaché tout particulièrement à une élucidation du langage…
2 C’est une manie chez les personnages d’Ollivier, dans Mère- Solitude, déjà, Astrel, mari de Rébecca, fouille le jardin en quête du trésor de l’ancêtre… il ne trouvera que des fossiles d’iguanodons, Adrien a cherché dans le monde entier des «fossiles sauriens » (cf. p.284).
3 Pearl Harbor se trouve sur l’île d’Oahu, par 21,21°N et 157,57°W ! Il n’y a aucun port sur les côtes de l’île Hawaï…

Rêve et Littérature romanesque en Haïti de Philippe Bernard


Rêve et littérature romanesque en Haïti de Philippe Bernard, Éditions L’Harmattan, 2004

Cette thèse a pour objet l’étude minutieuse des différentes formes d’interférences du rêve dans la littérature romanesque haïtienne. Choisissant comme point de départ le célèbre roman de Jacques Roumain, Gouverneurs de la rosée, qui s’affirme comme l’œuvre fondatrice de la littérature haïtienne francophone contemporaine, elle va donc à la source capter les premières émanations de l’onirisme pour en suivre méthodiquement le développement à travers le foisonnement de la création littéraire.
Elle analyse en effet les œuvres de tous les romanciers haïtiens marquants de la deuxième moitié du XXème siècle, ceux restés au pays durant la longue nuit duvaliérienne, comme ceux de la diaspora et de l’exil, mais elle met également en valeur d’autres reflets de la Caraïbe, hispanophones en particulier, dans la lignée du «réel-merveilleux» révélé par le Cubain Alejo Carpentier («concept esthétique», comme le définit Albert Bensoussan, «fondé sur une réalité américaine rassemblant toutes les écritures hispano-américaines jusqu’à celle des Caraïbes»), et elle étire sa quête jusqu’en Amérique du Sud pour montrer que la même sève nourrit ces littératures si vivantes, si vivifiantes. Bien évidemment elle offre un historique développé de cette littérature qui fait corps avec les soubresauts politiques d’un pays qui a su être le premier à se libérer du joug colonial mais qui n’a jamais pu, paradoxalement, retrouver la paix. Ce survol de l’histoire haïtienne amènera à cerner les raisons de cette émergence du rêve dans sa littérature et en analyser les développements.

Qui dit Haïti dit aussi Vodou. La recherche expose l’apport de cet aspect culturel et il a semblé primordial d’en offrir quelques clés pour pénétrer certains arcanes qui demeureraient énigmatiques. Beaucoup d’écrivains envisagent en effet ces émanations vodoues comme thérapies personnelles. Approfondissant ce point, l’étude montre comment le vodou peut se révéler un «langage social» bien propre à Haïti et quelle est actuellement la réelle sémiologie du vodou dans cette littérature. Si le vodou génère une part de schizophrénie collective typiquement haïtienne, il se fait également solide rempart contre toute schizophrénie individuelle.
L’histoire a pesé lourd sur la création littéraire et la période de dictature de Duvalier père et fils (qui s’étale sur presque trente ans) a engendré un terrible séisme social. Beaucoup d’intellectuels haïtiens ont été contraints de quitter leur pays, et parmi eux, de nombreux écrivains. Le rêve de cette écriture de la diaspora prolifère dans un monde difficile, il se fait «compensatoire». Certains écrivains ont subi la torture, l’emprisonnement. Certains sont morts, d’autres ont pu fuir. Le rêve a viré au cauchemar quotidien.
Enfin, d’autres auteurs, étrangers à Haïti, sont venus sur l’île et sont tombés sous le charme. Ils ont reçu une sorte de transfusion onirique qui les a entraînés vers des rêves partagés.

Le premier chapitre, "Narrativité et rêve idéologique", réunit deux écrivains majeurs : Jacques Roumain, et celui que l’on peut considérer comme son premier fils spirituel, Jacques-Stephen Alexis. Leur influence considérable est indéniablement à l’origine d’une littérature nouvelle typiquement haïtienne et à valeur universelle. Leur écriture est celle d’une mise en scène artistique d’un projet politique. Elle porte la marques des idéologies de la négritude sur la création, en particulier chez Roumain qui chante la fierté d’appartenir à un peuple courageux et une terre forte. Pour lui, le rêve n’est pas dans l’attente d’un hypothétique paradis divin mais bien dans la réalité terrestre et c’est cette réalité qui s’imprègne du rêve. Le rêve est fruit du travail en ce qu’il a d’abord été un projet, une «image». En miroir, les personnages d’Alexis se livrent à une quête lumineuse, celle de «la belle amour humaine», soutenus par leur foi en un soleil qu’ils couvent dans leurs rêves.

Le deuxième chapitre, "Le rêve compensatoire", couvre l’étude d’une forme de rêve très
particulier : celui né de l’éloignement forcé, de la tragédie de l’exil. Et cet exil est le terreau d’un rêve compensatoire de la médiocrité. Ces rêves sont alors nourris de regrets et se gavent de grandeur perdue. Les personnages sont souvent des militants mais trop éloignés de leur pays pour être réellement efficaces. Qu’ils se trouvent en France, au Canada ou encore en Afrique, ils se heurtent à la réalité de leur impuissance et inventent des stratagèmes pour se donner des raisons d’espérer et même de vivre. Quelques-uns ne pourront résister à la fatale tentation du retour au pays. Ce chapitre explore également l’exil intérieur, en particulier dans l’écriture féminine.
Les écrivains : Jean Métellus, Émile Ollivier, René Depestre, Dany Laferrière, Marie Chauvet.

Le rêve peut aussi prendre l’apparence redoutable du cauchemar. L’imaginaire se voit torturé par les images insoutenables du quotidien. La nuit se fait totale sur le pays, l’espace de liberté se confine à la fragilité du rêve dans un sommeil encombré de violence. Le chapitre III, "L’imaginaire torturé ou le réalisme du cauchemar", décline l’épopée d’une espérance pulvérisée entre ombre et nuit. Les personnages n’ont qu’un mince rayon de lumière pour avancer dans ce qui leur reste de vie. Les écrivains sont des femmes et des hommes plongés dans l’hallucination, en proie aux plus vives terreurs, entièrement soumis à la machine à broyer de la dictature.
Les écrivains : Marie Chauvet, Jan J. Dominique, Lyonel Trouillot, Roger Dorsinville, Anthony Phelps, Gérard Étienne.

Chapitre IV, "Haïti dans la spirale" : un sommet est atteint avec le mouvement spiraliste fondé par Frankétienne, Jean-Claude Fignolé et René Philoctète. Ces écrivains sont restés en Haïti au plus fort de la répression. Ils n’ont pas cédé. Ils témoignent. Certes leur écriture est déroutante car ils empruntent des tracées parfois secrètes, mais la puissance de leurs rêves épouse celle de la spirale qui leur sert de sésame pour fuir le labyrinthe dans lequel ils se sentent enfermés. Le cauchemar devient entre leurs mains une «esthétique du Chaos» et sans cesse, ils combattent les monstres qui naissent de leurs récits. La métaphore est reine et ils se permettent même le luxe de l’humour. Frankétienne fait parfois participer le graphisme à la richesse de son texte. L’onirisme, chez les spiralistes, se déploie entre fragments et brisures, et les personnages, sans cesse confrontés à l’humiliation, à la violence, au meurtre, ont fort à faire pour sauver leur propre peau et continuer à se battre. Le rêve leur tient lieu d’arme fatale comme de refuge imprenable. Le spiralisme montre bien, à travers l’onirisme de sa production romanesque, qu’il est en parfaite osmose avec les expériences littéraires contemporaines menées
tant la Caraïbe que dans toute l’Amérique du Sud.

Le chapitre V, "Le rêve communicatif, la contamination onirique, les écritures haïtianisées", donne la parole à des écrivains qui ne sont pas de nationalité haïtienne mais qui vouent une véritable passion à cette île. Ils rêvent d’une Haïti enchantée, revisitent son histoire chaotique, ressuscitent des rois et des déesses, entraînent le lecteur de l’ombre des ruines de Sans-Souci aux transes des cérémonies de Bois-Caïman, font danser Pauline Bonaparte possédée par Erzulie aux yeux rouges… et l’évocation se termine par le rappel de la visite que fit en Haïti André Breton à la fin de l’année 1945. Il prononça deux conférences que les étudiants de l’époque, devenus écrivains, n’ont pas oublié. Le choc fut grand pour eux. Ils portèrent l’agitation à son comble dans les rues de Port-au-Prince et renversèrent le gouvernement Lescot… La parole du Poète avait été forte.
La thèse se termine donc sur cette anecdote datée de 1945. Jacques Roumain, qui ouvrait cette étude, est mort en 1944. Haïti semble bien être le pays du voyage immobile. On dirait qu’une succession de moments présents enfilés bout à bout ne parviennent jamais à lui conférer l’épaisseur d’un passé ; du moins ce passé n’y prend-il figure que d’esthétique et jamais de leçon politique. On sent comme une fatalité du retour à l’ornière circulaire maléfiquement inscrite depuis l’indépendance si chèrement acquise.

La structure même de cette étude a été conçue d’après le schéma suscité par la spirale. La grande leçon des spiralistes est de ne jamais se laisser enfermer. Pour eux, l’image du cercle est celle de la folie et de la mort. La spirale, en ce qu’elle n’est qu’un cercle imparfait, ruine totalement la notion de cercle et, par là-même, d’enfermement. C’est la solution esthétique qui correspond à leur quête de liberté. Liberté d’expression dans la puissance de son cri. Le rêve, enfant hypnotique de la spirale, est forgé comme l’arme supérieure de l’évasion.

La métaphore première qui lie les divers ingrédients de cette thèse est d’ordre botanique. Roumain aura été l’inventeur de la graine et le créateur du terreau dans lequel la planter pour qu’elle donne un arbre fort. Alexis aura donné sa forme à l’arbre magique racinant dans la terre natale. Et tous ceux qui les ont suivis dans le jardin, écrivains de l’ombre ou de la lumière, de la froideur ou de la canicule, de la haine ou des passions, du courage ou de l’impuissance, des déluges ou des sécheresses, tous ont participé activement à la charpente de cet arbre. Tous ont su le tenir en vie en lui offrant, goutte à goutte, le principe nourricier de sa sève : le rêve.

MORBRAZ

lundi 11 janvier 2010

Passages d'Émile Ollivier


Passages d’Émile Ollivier (1994) éditions Le serpent à plumes

Court roman divisé en trois parties dont les titres-mêmes marquent bien l’indigence d’originalité : 1/ « Les quatre temps de l’Avent », 2/ « Bonjour les vents! » 3/ « Dans le silence ou la clameur !» sous l’aspect d’une petite édition soignée, presque précieuse, imprimée à Singapour, protégé par une couverture d’un rose enrobant habituellement les lectures fades des dames de province.

Ce n’est pas un roman mais plutôt un mélange de plusieurs récits ponctués de premières personnes du singulier, marques de narrateurs différents, tantôt hommes, tantôt femmes, ce qui contribue à embrouiller le lecteur, même si la louable intention de l’auteur est de jouer sur une métaphore de la complexité d’une prise de conscience claire du problème haïtien selon qu’il est envisagé de l’intérieur par ceux qui vivent dans ce pays, ou de l’extérieur par les exilés. N’est pas spiraliste qui veut !

La première narratrice est une femme du peuple, Brigitte Kadmon, compagne de celui qui aurait pu -aurait dû ?- se trouver le héros de cette histoire : Amédée Hosange. Cet Amédée a beaucoup vu, c’est un sage. C’est lui qui sera l’âme, le maître d’œuvre de l’arche de l’évasion, le trois-mâts.
Survient Leyda, la Canadienne, qui reçoit chez elle, à Montréal, la Cubaine Amparo. Ces deux femmes parlent de Normand, l’exilé haïtien (nationalisé Canadien). En fait, c’est surtout Amparo qui parle, bien que Leyda soit la femme légitime de Normand. Se déroule alors une bluette cosmopolite sans grand intérêt. Tissu sur trame de platitudes. Exil et exilés. Ollivier prend des gants pour parler de l’horreur : jamais il ne dit «macoutes» mais «miliciens» (comme Duva­lier !) p.56, il ne dit pas non plus «la flotte de l’envahis­seur yankee» mais évoque de très neutres et très floues «flottes américai­nes» (p.61)... Au chapitre IV, baptisé de manière pléonasmique: «Eldorado de légende», on est à Miami-sur-Eden, en plein rêve du Haïtien moyen et lâche, c’est l’histoire de ce Normand, exilé canadianisé: «Insouciant, le soleil de Miami luit pour tout le monde.» (p.67), voilà du pur style Ollivier. Le «héros» Normand est à l’exacte hauteur de cette platitude et sa Mecque est Montréal. Héros paradoxal, il a fui son pays en danger et passe le reste de sa vie à rêver d’insurrection et de barricades: «mourir dans la rue en pleine révolution, tomber sous les tirs croisés, pris entre deux feux.»(p.73). Un rêveur d’une Haïti reconstruite à sa petite mesure. Normand devient brusque­ment le narrateur (p.79), technique de métaphore onirique emprunté à ses prédécesseurs, grâce à laquelle un personnage nouveau prend le relais en fondu enchaîné. Jamais l’auteur n’ose écrire Duvalier, mais dit «la Voix de la République» (p.83). Normand est anesthé­sié par le confort de sa vie nord-américaine tandis que d’autres gens, pendant ce temps, se battent en Haïti, et risquent réellement leur peau. D’autres, fatigués d’attendre un mieux-être, se lancent dans la construction d’un grand bateau pour s’évader de leur île si difficile. Notons au... passage que Brigitte Kadmon, simple habitante de Port-à-l’Écu mais partie prenante dans l’aventure du trois-mâts, cite volon­tiers Kierke­gaard (pp.47 et 112) ! On repart alors dans les méandres de la mémoire d’Amparo la Cubaine (exilée elle aussi), évoquant son amant Normand devant sa femme Leyda... «deux destins s’entrecroi­saient...» (p.113), ce qu’elle répète d’ailleurs p.118 au cas où le lecteur inattentif n’aurait pas vraiment mesuré la profondeur de cette notation. Amparo nous dévoile son aventureuse biogra­phie, de son tonton violeur aux ébats avec Normand. Leyda, silencieuse, écoute patiemment. Ollivier ne précise pas «Baby Doc et sa femme, Mrs Bennett...» mais décrit le «couple présiden­tiel»... (p.132). Le roman-récit tourne franchement à la romance de gare : Passages est la non-aventure de plusieurs non-êtres dont les non-destins «se croisent» artificiellement à Miami. Noelzina aurait été le seul personnage féminin intéressant... elle passe par-dessus bord dans l’expédition de la «Caminante», Amédée aurait été le seul personnage masculin crédible... son corps pourrit contre un mur dans un camp de Miami. Tout est raté, même ce livre. Il est sans doute inutile de préciser que la seule musique mentionnée dans cet opuscule est une symphonie de Schönberg... tout est dit.
MORBRAZ

La discorde aux cents voix d'Émile Ollivier



La Discorde aux Cent Voix d’Émile Ollivier (1986) aux éditions Albin Michel

Je dirai d’emblée que ce roman est, de loin, celui qui m’a semblé le plus intéressant dans la production de cet auteur... et le fait qu’il soit très largement inspiré d’une nouvelle du Péruvien Julio Ramón Ribeyro intitulée Tristes Querelles dans la Vieille Résidence[1] n’est sans doute pas étranger au fait que ce soit -et de loin- son meilleur.

C’est un roman de structure classique respectant la chronologie. On notera que la deuxième partie porte un titre paraphrasant celui de la trilogie de Marie Chauvet Amour, Colère et Folie : «Amour, délice et morgue». C’est la chronique de la rue Kafourel dans la petite ville des Cailles, en majeure partie tenue par un «nous» collectif, représentant quatre adolescents assis sur un muret et qui passent leur temps de vacances à espionner la petite vie de la rue.

«Dans la chaleur torride, ils tuaient le temps. Ils se livraient à d’interminables parties de dominos, guettant les moindres incidents, les transformant en évènements. Ils soupiraient après les petits scandales au point de les provoquer souvent.» (pp.17-18).

Deux personnages s’affron­tent : Diogène Artheau, sexagénaire mal embouché, râleur et intellectuel, petit prof «arrivé» par le théâtre et éditeur d’un journal : Qui Vive?, dans lequel il remplit tous les rôles. Il est marié à une beauté de trente ans sa cadette, la douce et délicate Céleste. La maison qu’il habite dans la rue Kafourel est partagée en deux appartements et l’autre partie est habitée par la veuve Carmelle Anselme et sa fille, nymphette quelque peu attardée, Clairzulie. D’entrée de jeu, Carmelle et Diogène se détestent copieusement et la chronique sera, en grande partie, l’évocation d’évènements fruits de cette haine. Un personnage rétablit de temps en temps le cours réel de cette histoire, c’est le docteur Labastille, homme de raison. Diogène bat sa femme, du moins la rumeur l’affirme. Cyprien, l’ex-mari de Carmelle, grand joueur aux combats de coqs, est mort assassiné par un dominicain jaloux. Denys, le fils disparu depuis quinze ans, va revenir chez sa mère. Il a sillonné la terre et est devenu «an american citizen». Carmelle Anselme, de son côté, a tendance à traficoter un tantinet dans les miracles. Au grand dam de Diogène qui rêve, lui, de commercialiser à l’échelle plané­taire, le secret de la potion zombi pour la conquête de l’espace.

Carmelle aura fort à faire avec l’évêque Couillard et Diogène avec les labos US. Tout se gâte entre Diogène, plus atrabilaire que jamais, et son épouse Céleste.

Dans la deuxième partie, Diogène se lance dans la rédaction d’un nouveau numéro de Qui Vive? sous les accents de Schubert auxquels réplique la veuve Anselme par un disque de Lumane Casimir. Diogène rêve de virginité du monde et, en même temps d’être blanc et «américain». La guerre des voisins flambe de plus belle. C’est le moment où Denys, le fils prodigue, revient aux Cailles. Diogène commet un libelle violemment antiféministe tandis que les adolescents narrateurs tombent sous le charme de Denys qui leur dit son rêve d’aller dans les étoiles. Celui-ci a un oeil sur les filles et tombe sur celles du tyranneau local, Max Masquini. La rumeur s’en mêle.

Troisième partie, Diogène est violemment pris à partie par une ligue féministe et se venge en écrivant anonymement une longue lettre à Max Masquini dans laquelle il dénonce le fils de sa voisine. Max a pouvoir de vie ou de mort sur tout habitant de la presqu’île. Denys est emmené, or il est citoyen des États-Unis... il disparaît. Les filles du bourreau se voient saisies par la débauche et Max Masquini devient dictateur fou de son territoire : tout est interdit. Le bon docteur Labastille est lui-même inquiété. La veuve achète un coq de Guinée et Diogène écoute La Jeune Fille et la Mort, allusion sans doute à Clairzulie et à son frère Denys, disparu, que l’on retrouvera mort. Madame Anselme a d’ailleurs une autre vision : un cadavre entouré de bandelettes qui se balance, la nuit, dans son fauteuil à bascule. Tout finit par un cyclone.

Quatrième partie, un télégramme tombe chez la veuve, intercepté par Clairzulie et Diogène. La jeune fille le brûle. Arrive la caisse plombée : Denys est mort au Viêt-Nam. L’année-même où l’homme a mis le pied sur la lune. Mario Chivas, l’éplucheur des comptes d’État, s’installe aux Cailles. Le commandant Masquini réussit à lui coller sa fille Lydie. Madame Anselme, trop frappée par la mort de Denys, expire dans l’enfer de la musique de Diogène. Clairzulie dépérit. Le mariage pompeux de Mario Chivas et Lydie capote piteusement : le marié s’est enfui avec la femme de Diogène, Céleste, enfin libérée. Diogène, seul, exténué, se repent du mal fait à Carmelle, sous les ricanements des quatre adolescents narrateurs : Ti Nès, Géto, Dédé et Roro.

Fin des vacances.

morbraz



[1] Tristes Querellas en la Vieja Quinta, première parution à Lima en 1977, dans un volume intitulé Silvio en el Rosedal. On peut lire cette nouvelle dans le recueil intitulé Cuentos, une réédition datant de 1999, paru dans la collection Letras Hispánicas aux éditions CÁTEDRA de Madrid.

dimanche 10 janvier 2010

Aube tranquille de Jean-Claude Fignolé


Aube Tranquille de Jean-Claude Fignolé (1990) paru aux éditions du Seuil

Le roman précédent de Jean-Claude Fignolé, Les Possédés de la Pleine Lune, se terminait sur ces mots :
«Toutes nos histoires de femmes blessées par l’amour, blessées d’amour, continuent. Dans la solitude et dans la folie. Continuent.» (p.215)
Ce nouveau roman, Aube Tranquille, peut être lu comme une vigoureuse improvisation spiraliste sur ce thème. Ici encore, les femmes vont manipuler les hommes et s’en servir, mais autant dans les Les possédés de la pleine lune, le récit -même éclaté- tournait à partir de l’axe du village des Abricots, dans Aube Tranquille, l’unité de lieu elle-même se trouve, au sens propre du mot, disloquée. Aube tranquille prend résolument une «couleur» polyphonique avec ses incessantes migrations identitaires des personnages utilisés sur plusieurs registres en ubiquité. Ainsi, Sœur Thérèse, nonne catholique française volant vers Port-au-Prince, est-elle, devient-elle Sonja, mais l’hôtesse de l’avion d’Air France est elle aussi un reflet, un écho de chair de cette même Sonja. Le personnage féminin au centre des Les possédés de la pleine lune, Saintmilia, réapparaît, en ancêtre, dans le cours de cette spirale décalée qui a son point de départ dans le XXème siècle mais bascule -avec les mêmes personnages- dans les parages de la Révolution française et du Consulat. D’autres personnages resurgissent des Possédés de la pleine lune, comme Agénor dont la liaison avec Violetta, la fille de l’eau, se découvre plus clairement! Ainsi Aube tranquille se trouve-t-il paradoxalement être à la fois source et continuation des Possédés de la pleine lune.

L’histoire se développe selon une totale absence de critère, dans cette liberté absolue si chère aux spiralistes, ne suivant que les à-coups, les transpositions et les métamorphoses du rêve. Aube Tranquille n’est donc pas un roman au sens habituel du genre: physique¬ment, on remarque d’emblée l’absence de ponctuation, du moins trouve-t-on des virgules, des points d’exclamation ou d’interro¬gation, mais aucun point. Donc pas de délimitation temporelle ou spatiale, l’auteur peut à loisir croiser son récit en superposi¬tion immédiate sur plusieurs époques et différents endroits et les actions elles-mêmes, brusquement coupées sur un geste commencé ou un mot prononcé, se continuent ailleurs et à une autre époque (technique habituelle au montage cinéma mais qui offre une déconcertante fluidité à l’écrit, l’imaginaire du lecteur fonction¬nant alors en «collage»!). Pas de point, donc pas de vrai repère.

Soeur Thérèse rêve-t-elle durant le vol ? Écoute-t-elle la cassette que sa mère, en veine de lâche confidence, au moment du départ lui a glissée dans les mains avec le magnétophone?
Le début de cette histoire-multiple s’ouvre en 1775, sur l’île de Saint-Domingue: Saintmilia est une vieille esclave de l’habitation du riche Suisse Wolf von Schpeerbach, époux de la très belle (et très dure) Sonja Biemme de Valembrun Lebrun. Parallèlement, de nos jours, Sœur Thérèse a pris place dans l’avion qui la mène (la ramène ?) en Haïti. Elle n’avait pas souhaité prendre le voile, c’est une histoire secrète de famille qui l’y a menée et elle n’en connaît personnellement pas les causes. La cassette l’éclairera peut-être. Elle plonge dans l’ambiguité de sa situation qu’elle confond avec son ambivalence amoureuse. L’hôtesse s’appelle Sonja, comme cette ancêtre mythique dont il lui faut endosser la peau pour une expiation qu’elle n’envisage que d’une façon religieuse. Mais la peau de Sonja est celle d’une femme d’obsession sexuelle. Comme dans la perception onirique, les personnages se meuvent et mutent en se fondant les uns dans les autres.

De larges plages s’ouvrent pour que se déploie la biographie de l’ancêtre Sonja, la maîtresse blanche toute-puissante et malfaisante. Émanation du diable. Et le baron suisse qui eut le malheur d’être son mari s’abandonne à écrire ses mémoires. L’ambiguité de Sonja sera -surtout- d’être une maîtresse odieuse et sadique avec ses esclaves mâles ou femelles, tout en désirant secrètement livrer son corps à la fougue de Salomon, le Nègre instruit, frère de lait de son propre mari le baron Wolf, lui aussi élevé au sein de Saintmilia. Les personnages masculins de ce roman sont encore plus maltraités que dans les Les possédés de la pleine lune : en opposition à la cohorte («la théorie» écrirait Alexis) de personnages féminins bardés de fortes personnalités, Wolf et son fils (quelque peu ectoplasmique) s’agitent mollement dans la perspective continue de la vanité des actions et du temps humains. Il est donc logique que Klaus s’entiche de Chateaubriand qu’il fréquente, un moment, assidûment. Même Salomon, tout instruit qu’il soit, n’est guère mieux loti : s’il pense en Noir, il ne cesse d’agir en Blanc et ne peut échapper à son sort de victime.
Wolf, donc, vieux loup solitaire, acquis aux idées libérales, laisse néanmoins sa femme prendre le pouvoir sur l’habitation et y faire régner la terreur, faisant torturer pour des peccadilles, allant même jusqu’à faire dépecer vive une jeune fille, Carmen, maîtresse d’un gérant espagnol, pour en saler le corps afin de l’offrir en pâture à ses frères de misère et tanner la peau pour s’en faire une descente de lit... Soeur Thérèse, toujours dans son avion, se contente de dévorer des yeux l’hôtesse noire Sonja, tout en évoquant ses troubles amours avec Soeur Hyacinthe. Sœur Thérèse se révèle lentement à elle-même par la cassette qui déroule son histoire ancienne, dénude ses racines vives, faisant soudain l’amour avec cette Sonja, avatar d’un Salomon féminisé, d’une Carmen ressuscitée, qu’elle sacrifie une fois de plus et dont l’âme retombe de l’avion sur cette terre-Afrique.

Wolf reprend sa biographie sans cesse interrompue et se noie dans le XVIIIème siècle. Sonja, fille sauvage de Bretagne est devenue maîtresse en Haïti. Brouillage romanesque : les existences se superposent au rythme haletant des corps à corps de guerre et d’amour. Sonja se montre de plus en plus sauvage et Wolf de plus en plus humain. Klaus, leur fils, n’aura de vie qu’une fois homme et évadé du carcan de l’île. Sonja, blonde aux yeux bleus se rêve haïtienne à peau noire, n’étant plus que pur bloc de haine de n’oser pas être ce qu’elle est. Elle se refuse à son mari et le torture à chaque instant de sa vie. Intervient brusquement le mythe du masque des Biemme, masque de cuivre qui adhère à la peau de celui qui ose le porter. Souvenirs entremêlés, malédictions, «sentiment du néant entre deux rêves de vie» (p.74), et tandis que Sonja fonce vers la folie et sa propre perte, Wolf en est réduit à se confier à sa maîtresse Cécile, bourgeoise avant l’heure, ayant déjà le sens de la négociation des virages historiques qui font que les fortunes établies demeurent toujours entre les mêmes mains... Wolf ne l’écoute pas et monologue «je ne cherche pas à me détruire, je cours après ce que je fus, habiter ma mémoire, habiter la mémoire de mon enfance.»(p.79). Trajectoires inverses, Wolf -celui qui a bu les larmes de son passé- ne peut être zombifié. Il essaiera toujours d’être actif et demeurera conscient.

Sonja éveille des émules parmi ses ennemis : ainsi la négresse Toukouma, la terrible rebelle. Nouvelle loi du Talion. Tandis que se rapprochent Salomon le Nègre instruit et Wolf le Blanc éclairé. A travers ses visions de transe, l’éternelle Saintmilia, qui «voit» le passé et l’avenir mais ne peut rien faire, fille d’Afrique en Ti Mèmè N’Kedi, va devoir rameuter tous ses dieux pour lutter malgré tout contre le grand diable de Sonja, «l’épouse d’un destin, pas d’un homme.» (p.165). Et Sœur Thérèse rêve toujours dans son avion. Sur l’habitation, le vodou prend place sous la vigueur déchaînée de Ti Mèmè N’Kedi qui appelle à la rescousse Damballah-Ouèdo, le dieu-Couleuvre. Sonja manque alors de peu de périr noyée... sauvée des eaux par Salomon, le fils de Saintmilia alias Ti Mèmè N’Kedi! Mais le Nègre a touché la blanche maîtresse, accentuant encore le délire de Sonja qui réclame sa castration. Wolf est seul, loin, en Suisse, à la recherche de ce fils qui lui échappe et du sens de l’histoire qui lui glisse entre les mains. En France, c’est la Terreur. Klaus trafique avec les Chouans. Soeur Thérèse, enfin arrivée, écoute encore cette cassette qui lui ressasse son histoire ancienne. Son sang, ses racines... La révélation étant faite, elle va s’en imprégner lentement, et devenir réellement celle par qui l’horreur est arrivée -sacrifice très chrétien- afin de la sublimer. Sœur Hyacinthe, amante de Sœur Thérèse, explique enfin la conception chrétienne de «l’amour pour souffrir» (p.190) que Sœur Thérèse-Sonja oppose évidemment à l’amour nègre libre et joyeux célébré dans le vodou. Frustration de l’amour pour le fils d’un dieu improbable, lui répondent les caresses masturba¬toires de Sonja, face à son époux qu’elle refuse, et rêvant au Nègre Salomon, sous le regard figé du masque des Biemme. Une appartenance maléfique qui colle à la peau.

Saintmilia, personnification d’Haïti, a beau toujours lever le poing, risible menace face à l’obsession blanche de possession totale, Sonja finit par castrer son Nègre même si cela lui coûte la vie, et Saintmilia reste là, le petit poing levé, éternelle.
Sonja -le monde blanc- l’est tout autant, toujours avide de persécuter même si, par là-même, elle -il- se perd.
Sonja la maîtresse blanche, Sœur Thérèse (avatar de Sonja) femme de foi missionnaire, sont autant de dangers dressés contre Saintmilia, toujours vivante, poing levé. Haïti n’oublie pas :
«au commencement était l’Afrique»
Fin ... ou début ?
MORBRAZ

Les possédés de la pleine lune de Jean-Claude Fignolé


Les Possédés de la Pleine Lune paru aux éditions du Seuil (1987) de J.C. Fignolé

C’est le roman d’une quête, et d’une lutte titanesque. En quête du plus simple bonheur, Agénor, pêcheur du village des Abricots, rentre en lutte ouverte contre un animal fabuleux, une savale aux allures de sirène et aux pouvoirs magiques. Cette lutte devient son unique but dans la vie: le bonheur se cache derrière cette victoire sans cesse repoussée. Cette quête s’exerce de nuit, et si la pleine lune n’arrange rien en troublant le corps des femmes et l’esprit des hommes, un être mythique, une hydre omnipotente règne par la terreur sur ce Lerne-Landernau, déchaînant son terrible droit de vie ou de mort sur le pauvre ramassis de cette fourmilière humaine qu’est le village des Abricots. La «bête à sept têtes» s’engraisse du malheur des habitants. Les êtres se désarticulent, se décharnent comme ce Raoul, personnage fugace qui n’est présent que pour un quart de sa personne, les trois autres quarts, eux aussi objets d’une quête parallèle, familiale et amicale, ont été «égarés» par la bête immonde!

Violetta, jeune fille idéale et désirable, n’agit qu’en fonction des mythes qu’elle génère et colporte à la fois, aquatique et lunaire, femelle innocemment provocante, offrant son corps à l’eau, femme fertile. Eau dans laquelle, harpon en main, chasse Agénor en quête de savale.

Louiortesse (pour lui, «ce n’est qu’un jeu») est encore amoureux de la sage Saintmilia, celle qui a, depuis toujours, choisi Agénor et son délire ichtyoïde. Saintmilia, elle, traverse les rêves, les cauchemars, les folies avec le poids terrible de sa maternité saccagée. Elle est pourtant le pilier, l’amer, le phare de ces hommes hallucinés.

Rosita, femme-enfant à la sexualité débordante, aiguillon­née par la pleine lune, se cherche un père. Toutes les femmes, magiquement liées par le sang lunaire, offrent leur épaule, leur rire, leur ventre, tout leur corps pour ramener les hommes des pays de rêves où ils s’égarent et s’engluent. Dans la pérennité du temps de l’hydre qui officie, sanguinaire, sous la bénédiction de l’Église...

C’est une grand-mère, multiple, éternelle, à la fois témoin des temps et tenante des traditions orales, qui ravaude le patchwork fuyant des biographies entrelacées, ces tissus brodés d’histoires colportées, ces chroniques infimes d’hommes et de femmes, fétus de l’Histoire.

Le village des Abricots s’épanouit secrètement à la taille de l’Univers.

PS. Je signale qu’aujourd’hui, Jean-Claude Fignolé est le maire de ce village des Abricots, loin de la dangereuse frénésie de Port-au-Prince. Il a même eu les honneurs de l’émission Thalassa
MORBRAZ

samedi 9 janvier 2010

Gary Victor et Les cloches de la Brésilienne

Aujourd’hui (cet aujourd’hui date de trois ans mais est toujours de rigueur) je voudrais écrire un petit mot sur un grand écrivain. Vous ne le connaissez sans doute pas. Ce n’est pas grave, car après avoir lu ce qui suit, ce sera trop tard, vous le connaîtrez. Il est grand par la taille, aux alentours d’un mètre quatre-vingt dix pour un bon quintal. Il est né à Port-au-Prince et il y vit encore. Je ferais mieux d’écrire : « il y survit encore ». Parce qu’il écrit, d’abord, et que là-bas, c’est toujours un peu dangereux. Et en plus il parle. Il anime des émissions de radio un tantinet polémiques car c’est un garçon qui dit à la radio ce que beaucoup de ses compatriotes osent penser tout bas. Et en plus, il habite dans un quartier rude.

Oui, il écrit. Il gratte chaque jour des pages et des pages. Et en plus, ce qu’il écrit est drôle. Voilà un type qui s’entête à habiter dans un pays vraiment explosif alors qu’il a de nombreuses occasions de s’en évader. Il est invité au Canada, en France, en Belgique. Oui, il trouve la vie agréable chez nous, mais il préfère quand même retourner chez lui.

Il est édité en France, chez Vents d’ailleurs, une maison dans le sud, dans les Bouches du Rhône, même, à La Roque d’Anthéron. Il y a là-bas une femme d’exception, Jutta Hepke, qui se bat pour éditer de beaux textes tout droit jaillis des littératures dites « du sud ». Elle s’est même spécialisée dans la littérature haïtienne. Heureusement qu’il existe de tels tempéraments ! Allez jeter un coup d’œil sur le site www.ventsdailleurs.com, ce sera un bol d’air frais !

Mais revenons à notre auteur. Cela fait un bon moment qu’il se cramponne à son stylo. Des années et des années. Après des sketches pour la radio (genre « guignols » mais en drôle), il se lance dans le roman. Les sketches –dit-il- ont été de bons tremplins pour son imagination, à Port-au-Prince, on se souvient de La vi Potoprens, de La politique de Buron sur Radio Métropole. C’est dans ces méandres que sont nés vraiment les personnages d’Albert Buron puis de Sonson Pipirit qui deviendront personnages de romans après leur apparition dans les feuilletons.

En 1990 paraît un roman clé, Clair de Manbo. C’est une affaire lancée. Un vrai romancier commence à tailler sa route. Suivent Le sorcier qui n’aimait pas la neige, puis La piste des sortilèges, un thriller complètement déjanté dans lequel un héros qui ne demandait rien à personne se sent obligé d’aller rattraper son pote qui vient de se faire descendre par des très méchants, le poursuit jusqu’en enfer pour le ramener à la vraie vie qu’il n’avait pas le droit de quitter si tôt. Avec une bonne rasade de vodou (c’est comme ça que ça s’écrit, là-bas, en Haïti). Ce type a bien du talent pour les titres, jugez plutôt : A l’angle des rues parallèles (ça c’est une trajectoire passionnante dans un ou-topos, le « non-lieu » que devient chaque jour un peu plus précisément Haïti), Je sais quand Dieu vient se promener dans mon jardin, suivi ou précédé (je ne sais plus avec les bégaiements des éditions tantôt là-bas, tantôt ici…) du Diable dans un thé à la citronnelle. Allez, prenez le dernier paru en main, Les cloches de la Brésilienne, servez-vous un pichet de rhum Barbancourt multiétoilé, et hop, attaquez la première ligne. Vous en avez pour trois heures. Un pur régal. Le rhum est nécessaire, car le maître du jeu est un inspecteur type Columbo tropical, en plus crado, en plus obsédé, en plus désespéré, en complet alcoolo. Et il faut élucider un problème, quelqu’un a volé le son des cloches de l’église de La brésilienne. Pas les cloches, non, ce serait enfantin, mais le son. Seulement le son. L’inspecteur Azémar Dieuswalwé va s’en occuper. C’est très bien écrit, ça palpite, ça jubile, ça éclate. On sort de là tout requinqué, avec l’envie de prendre un billet pour Port-au-Prince direct, rien que pour aller voir de près si tout ça est vrai.

J’y suis allé.

Et… c’est vrai.

J’oubliais. Le nom du magicien entre la vie et la mort dans son quartier pourri. Qui nous faire rire. Gary Victor. Gary Victor : n’oubliez pas ce nom. C’est un vrai grand.